Le Petit Faust

Opéra-bouffe en 3 actes de Hervé sur un livret de Hector Crémieux et Adolphe Jaime Fils

Grands idéaux, grandes baffes, grands sourires moqueurs, grandes gueules, grandes voix et grand orchestre : voilà Le Petit Faust. Pris en tenaille entre une élève manipulatrice et une diablesse d’opérette, le vieux maître d’école navigue à vue dans le Paris frivole du Second Empire.
Vous aussi, laissez-vous tenter !


L'argument

Faust est un vieux maître d’école qui tient une classe de garçons et de filles. Valentin, un soldat s’en allant en guerre, lui confie sa sœur Marguerite. Celle-ci met la pension sans dessus dessous, séduit le pédagogue afin de gagner sa clémence, puis se sauve.

Méphisto, ravi de voir Faust enfin en proie à l’amour, cherche activement une remplaçante à Marguerite lorsqu’on la retrouve par hasard au second acte dans une taverne à ciel ouvert. Faust, pour l’enlever et l’épouser, n’a alors d’autre choix que de passer Valentin au fil de l’épée.

Au troisième acte, Marguerite joue les ingénues par intérêt, tandis que Faust se dépouille de tout pour la mériter. Après une cérémonie de mariage fort originale ponctuée de quelques confidences scabreuses, le spectre de Valentin apparaît aux coupables dans leur chambre nuptiale et fait tomber les masques.

Ils termineront la nuit de noces en Enfer !

Note d'intention

J’ai été fasciné par la folie et le décalage des personnages d’Hervé. Déjà à son époque, Hervé se moquait des codes moraux mais aussi de ceux qui voulaient les faire bouger. Le Petit Faust, c’est le contraste loufoque d’un monde qui vieillit face à une jeunesse toute puissante, de plus en plus équipée et qui va de plus en plus vite grâce au progrès. Ici le diable à l’air très enthousiaste à l’idée que nous soyons de plus en plus libres en apparence. Il finira par cette phrase terrible « Au train que va la vertu sur la terre, le temps est proche ou Satan vous dira : reposez-vous, je n’ai plus rien à faire. » Décidemment il y a du chômage même aux Enfers !

Pour les librettistes Crémieux et Jaime fils, Faust est totalement dépassé par la jeunesse. Comment ne pas penser à notre société qui vieillit et où l’on vend plus de couches-culottes pour les personnes âgées au Japon que de couches pour enfant ! Faust ne comprend plus rien de son temps. Ce qui compte aujourd’hui c’est d’aller chercher les informations, pas de les connaitre. A quoi bon s’encombrer le cerveau, puisqu’il y a Wikipédia !

En contrepied du Faust de Gounod, Marguerite est l'opposé de la pureté, c'est une peste, une garce qui ne pense qu’à son propre plaisir. Valentin, son frère, meurt en félicitant son meurtrier. Comme s’il méritait son sort et qu’il l’acceptait. Méphistophélès de son côté est à la page, à la mode, dans le mouv’. Méphisto, l’homme moderne. Pour vendre son âme : plus de pacte, une tape dans la main, une adresse mail, et hop on s’engage, pour 5, 15, 100 ans, l’éternité… Ici Faust est prêt à abandonner toute sa vie d’étude et de sacerdoce pour un peu de sensualité ! Il ne s’agit même pas d’une quête de pouvoir mais juste d’instinct primaire.

Le livret m’a fait penser à mai 68 où la jeunesse révolutionnaire de l’époque, éprise de liberté, un tantinet « gosse de riche », comme dans l’œuvre de Hervé, a abattu à force de slogans et de manifestations toutes les frontières des codes moraux. Seul le plaisir compte ! 40 ans après, elle nous a légué un terrain vague où beaucoup de choses sont à reconstruire. Les anti-tout se sont reconvertis pour la plupart en une nouvelle bourgeoisie qui a remplacé la vieillissante qu’ils avaient chassée. Desproges disait d’eux que « les plus impétueux sont désormais chef de choucroute à Carrefour ». Bien loin d’en penser quelque chose, il m’a semblé amusant de situer notre action dans cette période haute en couleur, qui me permettait de trouver sujet de moquerie et donc de divertissement.

Et le plus étonnant dans ce projet c’est que tous ses intervenants sont jeunes. Quoi de mieux pour faire un spectacle bourré d’énergie et donner à ce compositeur un nouveau souffle, dans un monde qui a bien besoin de rire de lui-même…Et si les jeunes devenaient des vieux sages ?

Rémi Préchac

Le contexte historique

Crée aux Folies-Dramatiques le 23 avril 1869, Le Petit Faust fit le tour du monde. Il connut aussi de nombreuses reprises parisiennes, avec à chaque fois des modifications substantielles. De ces versions successives, il n’est parvenu jusqu’à nous que des traces fort inégales, particulièrement lacunaires en ce qui concerne les dialogues parlés. On a tout de même pu rassembler suffisamment de musique inédite pour faire apparaître une marge appréciable de choix quant aux coupes à rétablir et aux numéros supplémentaires à intégrer, sachant que cela impliquait parfois de les réorchestrer. Pour la présente production, on a écarté les intermèdes dansés (ballet et cancan) au profit de numéros inédits très comiques et recentré la satire sur le Faust de Gounod (foin des références à Berlioz), offrant ainsi aux spectateurs un autre visage de l’ouvrage.

Comprendre l'intention des auteurs dans leurs plus fines références historiques, c'est d'abord pouvoir restaurer les éléments qui fonctionnent encore, faire respirer la musique telle qu'elle a été pensée. C’est également pouvoir envisager clairement ce qui peut ou doit être modernisé pour chatouiller les oreilles d'un public du XXIe siècle.

Ceux qui se sont penchés sur les premiers actes à deux personnages signés par Hervé savent combien leur succès devait à son talent personnel d'acteur. Combien de ses monologues burlesques semblent aujourd'hui totalement impossibles à débiter tant il y enchaînait de lazzi sans cohérence apparente ! Même si les librettistes qui collaborèrent avec lui par la suite pour les grands opéras-bouffes livrèrent des pièces plus solidement charpentées à sa muse, "le compositeur toqué" restait l'interprète phare de ses propres œuvres - et de celles des autres, celles d'Offenbach notamment. Ce colossal métier de la scène, Hervé le met en œuvre à chaque page pour calculer des effets millimétrés, rajouter une mesure de transition, changer un mot… et bien sûr exploiter dans chaque situation dramatique toute la palette expressive imaginable. La variété de timbre, de diction et les ruptures de rythme exigées par Hervé l’amènent parfois à résumer tout un pan de l’art du chant de son époque en l’espace de quelques secondes.

Comme chanteur, il connaissait parfaitement la voix. Son écriture en témoigne : non content de parodier les livrets, la musique et le décorum du drame lyrique, il pratique couramment la subversion des gestes vocaux caractéristiques des chanteurs de romance comme de grand opéra dans la seconde moitié du XIXe siècle. Chez lui, la satire du genre académique est particulièrement brillante et drôle car elle s'appuie sur les techniques de l'art lyrique autant que sur la construction de la partition. Déjà dans Chilpéric l'année précédente, nombre de morceaux portaient au rire par l'abus du caractère gémissant (en trainant les sons) des lamentations, ou de l'allure pompeuse du récit qui précède un grand air. Le Petit Faust, créé en miroir de la reprise du Faust de Gounod à l'Opéra, est peut-être à ce titre le cas le plus emblématique de la manière d'Hervé.

Il est par conséquent indispensable pour aborder cet ouvrage de connaître sur le bout des doigts la tradition correcte des phrasés de Miolan-Carvalho dans le drame lyrique qui sert de modèle, les principes d'exécution de la tyrolienne selon Weckerlin, le système de modulation des tons dans la déclamation tragique à la Mounet-Sully, la méthode de sur-articulation héritée de Ponchard etc. ; sans quoi l'on passerait immanquablement à côté des subtilités humoristiques de l’écriture vocale hervéenne. En somme, de même qu’il faut savoir – je ne dis pas « être capable de » – composer un opéra pour pouvoir composer de l’opéra-bouffe, il faut savoir chanter l’opéra pour interpréter sa parodie.

Appréhender avec précision la culture et la pratique des créateurs des rôles permet dans ce contexte au musicien-chercheur de guider les artistes d'aujourd'hui dans leur travail, en leur rendant évidentes les indications à lire entre les lignes de la portée et les souplesses à prendre avec le texte imprimé.

PG

  • Du 16/12/2013 au 22/03/2015
  • Ouvrage créé aux Folies Dramatiques le 23 avril 1869
    Durée : 2h sans entracte
  • L'équipe artistique

    Direction musicale : Julien Leroy
    Etudes musicales : Pierre Girod
    Gravure musicale : Camille Pépin
    Pianiste chef de chant : Nicolas Royez

    Mise en scène : Rémi Préchac
    Assistant : Xavier Inbona
    Scénographie : Éric Destenay
    Costumes : Monika Mucha
    Lumière : Houcine Pradinaud
  • La distribution

    MéphistoSandrine Buendia
    FaustSafir Behloul

    MargueriteCéline Laly
    ValentinArnaud Marzorati ou Guillaume Paire

    SiébelJoanna Malewski ou Anne-Sophie Honoré
    AglaéClémentine Bourgoin
    LisetteClémentine Découture ou Anaïs Frager
    ClorindeDorothée Thivet
    Le PionÉmilien Marion
    Un CocherAlejandro Gábor
  • Les instrumentistes

    Violon soloThibaut Maudry | 1ers violonsSimon Milone - Damien Vergez - Clara Jaszczyszyn | 2nds violonsDavid Bahon - Camille Verhoeven - Julien Poirier | AltosHélène Barre - Mathieu Bauchat | VioloncellesFlorent Chevallier - Pablo Tognan | ContrebasseSylvain Courteix | FlûteCharlotte Bletton | HautboisDamien Fourchy | ClarinetteMathieu Franot | BassonBenjamin El Arbi | CorVirginie Resman | TrompetteAdrien Ramon | Trombone Marc Abry | OphicléidePatrick Wibart | TimbalesCédric Barbier | PercussionsLucas Coudert

Comptes rendus de presse

LE FIGARO

24 janvier 2014

[…] ce rare édifice à avoir échappé au délire bâtisseur du baron Haussmann est aujourd’hui le Théâtre Déjazet. C’est dans cette salle pourpre où flotte l’odeur du souvenir, qu’on assiste présentement à la résurrection de la musique d’Hervé grâce à l’orchestre des Frivolités parisiennes, une formation conduite par Benjamin El Arbi et Mathieu Franot, deux garçons passionnés par le répertoire lyrique français et plus spécialement par l’opéra-comique, l’opéra-bouffe et l’opérette. Sous la baguette du jeune et vibrionnant Julien Leroy, ces interprètes à la passion contagieuse nous invitent à redécouvrir le plaisir singulier que procure le mélange de la musique et du théâtre, un genre auquel Hervé, Adam, Aubert et Offenbach ont donné ses lettres de noblesse. Dans l’œuvre étoffée d’Hervé, les animateurs de l’orchestre des Frivolités parisiennes ont choisi Le Petit Faust, un des succès du compositeur. On l’aura deviné, cette partition créée à Paris en 1869 est une parodie du Faust de Goethe et surtout de l’opéra de Gounod. Le livret et la partition sont bourrés de clins d’œil à ces chefs-d’œuvre. On se régale des morceaux de bravoure chantés avec allégresse par des ténors, des sopranos et un baryton (Arnaud Marzorati, excellent dans le rôle de Valentin) qui apparaissent souvent aux bords de l’éclat de rire pendant l’heure quarante que dure ce spectacle joyeux et bondissant.

Sabastien Lapaque

BSCNEWS.FR

4 février 2014

Pour ceux qui hésitent entre un vaudeville et un opéra, l’œuvre du compositeur Hervé est un bon compromis. Alternance de chants populaires, de comédie et de lyrisme, son Petit Faust possède tous les éléments pour vous garantir une soirée légère et andante! (…)
C’est une ambiance à la fois frivole et bon enfant qui se dégage de ces multiples tableaux musicaux. Les interprètes sont beaux, jeunes et fringants autant que l’orchestre qui les accompagne en faisant vibrer ses cuivres et ses vents tout au long des trois actes. Safir Behloul incarne un Faust des plus comiques qui passe sans problème du stade de vieillard dégarni à celui d’hippie végétatif perché sur des talons de 12 cm! A ses côtés, des couples d’amoureux se répondent en roucoulant, de fausses Marguerites apparaissent déguisées en flamencas, des coryphées chantent à tue-tête en sautant sur les tables et parmi ces messieurs, il y a même des galants qui s’embrochent au fleuret ! Dans cet univers drôle et lyrique, la palme revient cependant à Sandrine Buendia qui insuffle une noblesse pleine d’ambiguïté au personnage de Méphisto. À la fois radieuse et machiavélique, elle nous envoûte par sa beauté androgyne autant que par sa voix de soprane colorature. Le port altier et l’œil ténébreux, Mademoiselle Buendia fait honneur à ses origines hispaniques et enterre définitivement l’image poussiéreuse d’un Méphistophélès pestilentiel et cornu! Sa présence nous démontre que le monopole du chant lyrique n’est pas réservé aux divas de la Bastille! Il est grand temps d’acclamer d’autres talents et d’en profiter pour remettre l’opéra bouffe de Hervé à l’honneur! Offenbach a trop longtemps conservé le monopole de ce genre musical!

Florence Gopikian Yeremian

Crescendo-Magazine

18 janvier 2014

La mise en scène de Rémy Préchac est amusante et enlevée. Les chanteurs-acteurs s’en donnaient à coeur joie pour le plus grand bonheur d’un public nombreux. Parmi eux, la palme échoit à Sandrine Buendia, Méphisto travesti remarquable d’aisance et de charme, à qui je souhaite une belle carrière. Voilà un futur Oscar, Urbain ou Stéphano de rêve. La Marguerite de Céline Laly, blonde pas vraiment idiote, a bien réussi son numéro et le Valentin d’Arnaud Marzorati réincarnait ces acteurs rigolos qui se piquaient de chanter. Un grand bravo pour les « élèves » de la classe, choristes des plus déchaînés. L’orchestre se réduisait à une vingtaine de musiciens (dont un ophicléide), et s’est parfaitement débrouillé, sous l’alerte direction de Julien Leroy, pour tenir tout son monde, public compris, en haleine.

Bruno Peeters

La Lettre du musicien

16 décembre 2013

[…] du plateau émerge le Valentin d’Arnaud Marzorati, chanteur aguerri et bon acteur, et le Méphisto de la soprano Sandrine Buendia au timbre charnu et à la ligne de chant bien conduite. Le meilleur vient sans aucun doute de la fosse où, les 22 musiciens (on se réjouit au passage de voir un ouvrage léger servi par un vrai orchestre), emmenés par Julien Leroy, font pétiller la musique d’Hervé.

Philippe Thanh

forumopera

17 décembre 2013

[…] l’excellent Méphisto de Sandrine Buendia, admirée dans ses différentes prestations en tant que membre de l’Académie de l’Opéra-Comique, est l’âme de ce spectacle.

Laurent Bury

www.chanteur.net

17 janvier 2014

Trente ans après la révolution baroque, portée par une génération d’artistes qui a fondé de nouveaux ensembles pour ré-interpréter le répertoire baroque de manière plus authentique, le mouvement se poursuit en direction du XIXème siècle. Si le XIXème « sérieux » a été abordé par certains baroqueux (tels Herreweghe, Gardiner ou Minkowski) comme un prolongement naturel de leur recherche d’un instrumentarium et d’un style adaptés à chaque époque, le très important répertoire léger du XIXème siècle, longtemps aussi méprisé que le répertoire baroque pour sa supposée facilité, sa superficialité, voire sa bêtise indigne de notre époque, est investi par de nouvelles troupes!
Cette création de nouveaux ensembles par de jeunes artistes est un phénomène au moins aussi important que la redécouverte de ce répertoire. Au lieu de chercher à intégrer des ensembles existants en passant sous les fourches caudines de leurs aînés, voici de jeunes diplômés qui se prennent en main, réussissent à s’unir, à se convaincre les uns les autres et à séduire les indispensables mécènes! Avec les Frivolités Parisiennes comme avec l’ensemble Le Balcon à l’Athénée, on découvre en passant que la nouvelle génération est incroyablement douée, et que son talent se manifeste bien mieux quand elle se réunit par affinités dans un nouvel ensemble que quand elle se fond en ordre dispersé, chacun pour soi, dans des ensembles existants. […]

Si Faust est un érudit maître d’école, Marguerite est une peu chaste séductrice : « Ma vertu va jusqu’à l’inconséquence, Peut-être un jour ira-t-elle plus loin! ». Valentin et Méphisto ont également chacun leur interprète, mais les autres chanteurs endossent plusieurs rôles, sortant parfois de scène pour réapparaître immédiatement dans un autre costume. Hervé ne met pas en difficulté les chanteurs, qui maîtrisent bien son style et sa nécessaire bonne diction. Safir Behloul a déjà pu être apprécié à l’Opéra Comique, Arnaud Marzorati dans de nombreux spectacles novateurs autour de la musique baroque, du théâtre et de la chanson. Sandrine Buendia est percutante en Méphisto, avec sa voix chantée claire et nette, un peu à l’ancienne, et sa voix parlée plus grave. La partition réserve de nombreux numéros désopilants, dont certains ajoutés depuis différentes sources. Très bon numéro de l’arrivée des militaires, amusant défilé de Marguerite anglaises ou italiennes, duo patriotique (!) de Faust et Marguerite sur « Vaterland », yodl sur « Troulaoulaou », mort de Valentin parodiant méchamment Gounod, sans parler des bretelles (!) du Roi de Thulé et de l’apparition d’un militaire au fond d’une soupière – appréciez la rime! Toute la troupe danse des numéros très bien réglés, décors et costumes sont efficaces, l’orchestre à l’effectif fourni sonne très bien.

Alain Zürcher