Le Petit Duc

Opéra-comique en 3 actes de Charles Lecocq sur un livret d'Henri Meilhac et Ludovic Halévy

C'est une injustice !… on nous reproche d'être des enfants…


L'argument

Ils ont juste 15 ans, et à peine est-il marié à Blanche de Cambry que Raoul de Parthenay s'applique à lui parler d'amour - excitant par là la jalousie des autres pages de la cour de Versailles, qu'aucune belle ne semble vouloir prendre au sérieux. Mais la récréation est de courte durée : eût égard à leur jeune âge, on juge bon de séparer les époux en envoyant le duc guerroyer à la tête du régiment dont il est colonel, et la duchesse au pensionnat de Lunéville.

Au pensionnat des demoiselles nobles, on étudie la musique avec la directrice, et l'ancien précepteur du duc a été engagé pour enseigner les belles-lettres. Sa leçon est interrompue par l'arrivée du Duc, qui menace de donner l'assaut si l'on ne lui livre pas sa femme. Un émissaire chargé de signifier l'ultimatum est repoussé, mais le Duc lui-même réussit à s'introduire dans la place sous les traits d'une paysanne. Alors qu'il a rejoint sa Dulcinée et que ses dragons forcent l'entrée, on apprend que la guerre, la vraie, fait rage à la frontière et que le régiment doit s'y rendre de toute urgence pour livrer bataille.

Les combats ont été de courte durée, la poltronnerie du précepteur ayant par accident entraîné la déroute de l'ennemi. Cependant, le Duc souhaite que l'on reste en alerte et il interdit à ses hommes de rechercher la compagnie des femmes. À la nuit tombée, il a la surprise d'être rejoint par Blanche, qui s'est enfuie du pensionnat. Finalement, le Duc est relevé de ses fonctions actives, et envoyé à Versailles avec sa femme pour annoncer la victoire.

PG

Les notes d'intention

L'ouvrage fourmille de références aux succès les plus marquants de la fin du Second Empire : on y trouve des Chérubins échappés des Noces de Figaro, une leçon de chant digne de celle de L'Ambassadrice, un séducteur en travesti qui se déguise avec autant d'audace que le Comte Ory, un maître d'école aussi fumeux que le savant du Petit Faust, … Cette dimension intertextuelle est certainement affaiblie aujourd'hui pour une majorité de spectateurs, mais l'intrigue ne leur en semblera alors que plus originale et bouffone ! Ce qui metttra tout le monde sur la même longueur d'ondes, c'est évidemment d'entendre la musique délicieuse et d'excellente facture que Lecocq a fournie. On a véritablement affaire à un opéra-comique, au vu de la coupe de certains airs et duos.

Le fond de troupe est beaucoup mis à contribution pour faire vivre une quantité de personnages truculents qui sont comme le décor humain et pittoresque de chaque tableau : frivoles pages de la cour, pensionnaires dissipées, … Le principal défi ici sera donc d'obtenir un glacis qui recouvre tout, selon le mot de Reynaldo Hahn, une égalité de rythme et de ton, une cohérence scénique et musicale propre à faire apprécier les contrastes extrêmes de la pièce sans perdre le sentiment d'une énergie haletante qui la traverse de bout en bout.

PG

> Note dramaturgique | Une jeunesse jubilatoire
Au-delà d’une simple histoire d’amour, Le Petit Duc de Lecoq raconte le passage de l’enfance à l’âge adulte. C’est de cette transition dont il s’agit, traitée avec humour et légèreté : les spectateurs assistent à l’arrivée tambours battants de deux jeunes êtres projetés dans un monde de raison, et devant faire face rapidement à de grandes responsabilités. Comme des Roméo et Juliette version bouffe, Raoul et Blanche sont à peine âgés de 15 ans ; ils se jettent à corps perdu dans l’âge adulte, mais avec la maladresse de l’enfance.

> Direction de jeu | L’ambiguïté des rapports amoureux
L’univers du Petit Duc est de prime abord un monde binaire. Les hommes et les femmes y sont séparés : les jeunes filles sont au pensionnat pour recevoir une bonne éducation, les jeunes hommes partent à la guerre et obtiennent les responsabilités politiques. Cependant, cette conception duale du monde vole en éclats. Si en apparence le clivage des genres est respecté, le livret donne plus à voir et à entendre car la puissance et l’ouverture du désir adolescent emportent tout sur leur passage. La sexualité enivrante ponctue sans cesse l’œuvre et brise un à un les codes de bonne conduite. La bienséance est sans cesse rappelée, mais c’est avec un plaisir non dissimulé que les hommes aiment les femmes et que les femmes aiment les hommes.

La question du glissement entre les sexes est également posée, et c’est dans cette optique que la direction d’acteur prendra toute son importance. C’est avec gourmandise, jubilation et fougue que les chanteurs s’empareront de cette œuvre et briseront les moules et les clichés d’une société qui, en apparence, est bien ordonnée. La mise en scène cherchera également à appuyer ce glissement sur la question du genre, grâce au travestissement. En effet, certaines femmes interpréteront des hommes et certains hommes interprèteront des femmes. Cet objet artistique n’est pas sans rappeler l’héritage libertin de Marivaux et Beaumarchais.

> Scénographie | Une esthétique de l’enfance
L’univers du Petit Duc est un univers d’enfance et de jeu. Pour renforcer la naïveté de nos deux héros, nous souhaitons imaginer un espace ludique, sorte de jeu d’éveil pour jeunes gens en devenir. Les spectateurs doivent également être dans cette position de l’adulte qui assiste aux premiers pas fragiles et émouvants de ces enfants vers le monde adulte.

ES

  • Ouvrage créé le 25 janvier 1878 au Théâtre de la Renaissance
    Durée : 2h30 avec entracte
  • L'équipe artistique

    Direction musicale : Nicolas Simon
    Chef de chant : Nicolas Chesneau

    Mise en scène : Edouard Signolet
    Assistanat à la mise en scène : Isabelle Monier-Esquis
    Création lumière : Virginie Galas
    Scénographie & costumes : Laurianne Scimemi Del Francia
    Régie plateau : Jean-Baptiste de Tonquédec
    Maquillage : Nadège Garnier
  • La distribution

    Raoul de ParthenaySandrine Buendia
    Blanche de CambryMarion Tassou

    Nicolas FrimousseRémy Poulakis
    MontlandryJean-Baptiste Dumora
    Diane de Château-LansacMathieu Dubroca

    Seigneurs, soldats & marmitons / Pages, demoiselles nobles de Lunéville & cantinièresGeoffrey Alligon, Aurore Bouston, Cécile Dalmon, Fabrice Foison, Nicolas Josserand, Anaëlle Le Goff, Cyrille Lerouge, Quentin Monteil, Pauline Nachman, Claire Naessens, Dorothée Thivet, Hugo Tranchant
  • Les instrumentistes

    Violon solo Thibault Maudry | 1ers violons Simon Milone - Manon Philippe - Stéphanie Padel - Vincent Brun - Camille Fonteneau | 2nds violons Damien Vergez - David Bahon - Florian Perret - Elise Douylliez | Alto Hélène Barre - Marine Gandon - Marie Kuchinsky | Violoncelle Florent Chevallier - Louison Cres - Mickaël Tafforeau | Contrebasse Sylvain Courteix - Benjamin Hébert ou Gwendal Etrillard | Flûtes Charlotte Bletton - Manuela Schlotterer | Hautbois Damien Fourchy | Clarinettes Mathieu Franot - Bertrand Laude ou Anne-Sophie Lobbé | Basson Benjamin El Arbi | Cors Arthur Heinz - Virginie Resman ou David Moulié | Trompette Pierre Favennec - Jeremy Lecomte | Trombone Marc Abry | Timbales Pierre Michel | Percussions Benoît Maurin - Lucas Coudert
  • Du 09/02/17 au 05/03/17

Comptes rendus de presse

La Lettre du musicien

21 février 2017 – « Le Petit Duc de Lecocq au Trianon de Paris »

[L'auteur résume d'abord le livret]
La soprano Sandrine Buendia est un petit duc au caractère trempé, facétieux à souhait, qui, sous ses airs juvéniles, offre un timbre d’une agréable rondeur, au vibrato délicat, servi par une émission parfaitement contrôlée. Marion Tassou campe une Blanche de Cambry un brin sale gosse, bien loin de la jeune épouse docile, incarnée par une voix puissante et expressive à souhait. Les tourtereaux sont entourés d’une galerie de personnages clownesques, tout droits issus de l’opéra bouffe. Le ténor Rémy Poulakis est savoureux en Frimousse, caricature du savant à lunettes maladroit. Face à lui, le baryton Jean-Baptiste Dumora est Montlandry, archétype du soldat tout en muscles, dont la belle voix, large et profonde, rattrape la rustrerie.
L’apparition de Diane de Château-Lansac, la redoutée directrice du pensionnat, est sans conteste le grand moment comique de la soirée : le parti pris, excellent, de confier le rôle au sémillant baryton Mathieu Dubroca galvanise l’intringue ! Boucles blondes, interminable robe mauve qui descend sur sa longue silhouette, breloques autour du cou et petit chienchien au bras, il fait fureur en chef de chant impitoyable, qui fait frémir les petites pensionnaires, mais n’est pas insensible à la verve des militaires. Le chœur, protagoniste à part entière, est composé de 12 chanteurs aux qualités d’acteurs remarquables, tantôt valets amoureux, courtisans curieux, jeunes demoiselles peu farouches ou militaires prompts à festoyer. Très simple, la mise en scène d’Edouard Signolet est, heureusement, fort efficace : sur scène, peu de décors, mais une orchestration ingénieuse des entrées et sorties de chacun, et de petites estrades qui permettent de plaisantes chorégraphies lors des parties de tutti.
En grande forme, l’orchestre des Frivolités, sous la baguette de Nicolas Simon, s’amuse dans ces pages un tantinet conventionnelles, mais jamais ennuyeuses: ouverture bien troussée, mélodies plaisantes, belles interventions du premier violon, du hautbois et de la clarinette… La salle, comble, applaudit longtemps.

Suzanne Gervais lire l'article complet en ligne

forumopera.com

19 février 2017 – « Friandise délicieusement acidulée »

[L'auteur se souvient de la production à Metz en 2000 mais néglige de mentionner les reprises lyonnaises, qu'il ne met peut-être pas sur le même plan.]
Le public se pressait au Trianon, rempli à craquer. Et il ressort de cette représentation la grande injustice de ce type d’oubli : que l’œuvre soit charmante et sa musique excellente, on le savait déjà. Qu’elle puisse aujourd’hui séduire un large public de tout âge, la preuve en est faite.
Le pari est tenu avec un total respect de l’œuvre, et la représentation suit scrupuleusement la base originale. L’orchestre n’est pas réduit, le texte n’est pas modifié, les personnages et les situations restent les mêmes, et tout cela s’enchaîne à merveille. Respect aussi au niveau des tessitures, le rôle de Raoul de Parthenay étant bien tenu par une soprano, comme le veut la partition originale (le film d’Henri Spade – TV/INA 1960 -, qui montre comment on ne pourrait plus présenter cette œuvre aujourd’hui, et la seule presqu’intégrale au disque, de 1969, avaient préféré un ténor, avec un résultat mitigé). Seule entorse à cette règle, le rôle de Diane de Château-Lansac est tenu par un homme, nous y reviendrons.
La nécessaire « modernisation », pour permettre à l’œuvre de mieux correspondre à notre conscience collective près de 140 ans après sa création, va donc se faire par petites touches, à travers un regard un peu au second degré, et surtout une bonne amplification des ressorts comiques. Pas de décor, sinon un dispositif scénique fait de grands cubes de bois qui virevoltent au fil des événements et permettent d’étager les plans, égayés de costumes d’une grande fraîcheur de Laurianne Scimemi Del Francia. Surtout, la mise en scène inventive et efficace d’Edouard Signolet fait de l’ensemble un délice. Car il s’agit ici de vrai théâtre, avec une véritable et efficace direction d’acteurs qui touche également, bien sûr, les douze excellents choristes masculins et féminins qui campent chacun des silhouettes inénarrables. La fameuse leçon de chant et le chœur de la leçon de solfège qui suit (sol-ré-sol-la-ré…) est notamment un régal. Grâce enfin à la direction vive et précise de Nicolas Simon qui rend pleinement justice à toutes les facettes musicales de l’œuvre, grâce aussi à la belle clarté de son très bon orchestre des Frivolités Parisiennes, tout contribue à faire de la représentation un véritable délice. Et l’on y perçoit fort bien tout ce que le compositeur devait à Offenbach, notamment dans le duo « C’est une idylle… » et dans l’ensemble « Pas de femmes… ».
Mais le plateau n’est pas en reste, où cinq excellents chanteurs-acteurs brûlent les planches. Sandrine Buendia tient le rôle travesti de Raoul de Parthenay, avec une voix parfaitement adaptée au personnage sans être véritablement masculine. Elle y est épatante de simplicité et de naturel, avec juste ce qu’il faut de sensibilité, de drôlerie (costumée en paysanne chantant l’air attendu se concluant sur : « J’ai cassé mes deux douzaines d’œufs, mais j’ai gardé mon innocence ! ») et même de sentiment dans l’air « Mon épée, ah l’ordre est sévère… » suivi du clin d’œil final « Le plus bel officier du monde ne peut donner que ce qu’il a ! ».
Face à lui (à elle…), sa toute jeune épouse Blanche de Cambry est interprétée par Marion Tassou, qui campe un personnage vraiment hors du commun. La voix est belle, riche et forte, et l’interprète déchaînée. Point de douce et timide épousée, c’est un peu la Fille Angot – pas bégueule, forte en gueule – qui serait devenue duchesse. En plus l’âge est là : encore très potache, elle déchaîne ses camarades du (prétendument) calme pensionnat où l’on l’enferme, annonçant ainsi Mam'zelle Nitouche (1883). La période encore un peu trouble du passage de l’adolescence à l’âge adulte est ici traduite de manière très contemporaine et agressive, et promet un couple bien dans l’air du temps, qui ne saurait sans doute durer très longtemps !
A leur côté, Montlandry et Nicolas Frimousse forment un couple improbable à la Laurel et Hardy, avec d’un côté le grand Jean-Baptiste Dumora à la voix sonore pour ne pas dire tonitruante comme il sied à un militaire, et de l’autre le plus petit Rémy Poulakis, trial délicat comme il sied à un lettré distingué. L’un et l’autre sont très drôles, et la chanson du « Petit bossu » fort bien interprétée par le premier.
Enfin, Mathieu Dubroca est – bien que très mince – l’énooooorme Diane de Château-Lansac, hystérique mais racée directrice du pensionnat des demoiselles nobles de Lunéville. Était-ce indispensable de confier ce rôle à un homme? Peut-être pas, mais à défaut de pouvoir s’offrir Dawn French, comme la production londonienne de La Fille du Régiment, il faut convenir que le résultat est irrésistible. Un peu comme Marion Tassou, il est constamment sur la limite, mais comme elle, il ne franchit jamais la ligne rouge, et il faut dire que sa prestation scénique, tout comme sa courte prestation vocale, sont du grand art. Rappelons d’ailleurs que ce type de prise de rôle était tout à fait courante au XIXe siècle, et était un procédé cher à Offenbach comme par exemple dans Mesdames de la Halle, où les trois commères étaient jouées en travestis par Léonce, Désiré et Mesmacre, ou encore dans M. Choufleuri… où c’est à nouveau Léonce qui jouait Madame Balandard.
Au total, on rit beaucoup, on retrouve avec plaisir des airs connus que l’on avait oubliés venir du Petit Duc, et l’on déguste de bon cœur cette rare gourmandise merveilleusement bien assaisonnée. On aimerait retrouver en enregistrement audio et/ou vidéo ce spectacle jubilatoire, auquel on souhaite une longue série de représentations […].

Jean-Marcel Humbert lire l'article complet en ligne

webtheatre.fr

23 février 2017 – « Régal musical et rires en cascades, l’irrésistible renaissance d’une friandise oubliée »

[…] L’un des atouts de la production de ce Petit Duc se niche dans le jeu déluré et toujours exact des interprètes, des premiers rôles au dernier des choristes. Les textes sont joués autant que chantés. Edouard Signolet leur metteur en scène s’avère directeur d’acteurs hors pair, offrant à chacun une palette de toutes les couleurs du comique, un sens du rythme enchaînant les rebondissements de situation comme les balles d’une partie de ping-pong effrénée. Avec trois fois rien en termes de décors : un rideau noir et quelques caissons peinturlurés qu’ils déplacent, entassent, divisent, superposent. Sous des lumières efficaces sans effets spectaculaires. Seule la joyeuse fantaisie des costumes tranchent sur cette sobriété qui se transforme – sans doute involontairement – en une leçon de savoir-faire, de savoir servir une œuvre pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle devient dans des imaginaires qui la détournent de son essence.
Mais si le décorum peut paraître économe rien n’a été épargné au niveau musical. L’Orchestre des Frivolités Parisiennes, cet ensemble dédié à la musique française romantique et aux musiques dites légères créé en 2012 par Benjamin El Arbi, Mathieu Franot et Pierre Girod, est au complet, sous la direction toute en netteté et vivacité de Nicolas Simon. Au théâtre du Trianon où se déroulait la représentation parisienne il n’y a pas de fosse, si bien que les musiciens postés à hauteur des rangs d’orchestre étaient visibles du public, et visibles étaient leur plaisir à faire pétiller les envolées dansantes de cette musique dont de nombreux passages sont ancrés dans nos oreilles même si nos yeux ne les ont jamais vus sur scène. Le duo d’amour du premier acte, l’hilarante leçon de solfège, « le plus bel officier du monde ne peut donner que ce qu’il a…. » en sont quelques menus exemples.
Cinq solistes, douze choristes font revivre les ébats de deux mômes de quinze ans mariés à la cour de Versailles pour d’obscures raisons politicardes, puis séparés parce que trop jeunes, lui pour être envoyé à la guerre, elle pour être éduquée dans un pensionnat… Malgré les pièges tendus par un précepteur poltron et un militaire grande gueule, ils finiront par se retrouver et s’aimer unis en cœur en en corps !
Raoul de Parthenay, le petit duc, rôle travesti composé pour un timbre de soprano trouve en Sandrine Buendia le double idéal d’un farfadet polisson dont le cœur et le pouls battent la chamade. Brune, fine, « elle- il » est ravissant, d’une drôlerie parfaitement contrôlée, la voix franche et le jeu vif argent. Face à « elle- lui », Blanche de Cambry, sa jeune épousée le dépasse d’une tête avec sa perruque de blondinette ambrée, Marion Tassou, au timbre riche et à la diction finement mitraillée, en fait une rebelle potache prête à mordre quiconque l’empêche d’aller là où elle veut. Elle met son pensionnat sens dessus dessous et aime son petit duc à pleines dents. Double pattes et patachon, Rémy Poulakis/le précepteur Frimousse et Jean-Baptiste Dumora/Montlandry le militaire pète sec forment un couple clownesque où le premier joue au pantin désarticulé avec une voix de fausset tandis que le second tonitrue en roulant des mécaniques.
Cerise sur le gâteau du burlesque, Diane de Château-Lansac, la prof-surveillante du pensionnat est confiée au ténor Mathieu Dubroca, qui de sa silhouette filiforme en robe longue, ses hanches roulantes, et sa chevelure dégringolant en bouclettes d’argent, compose un personnage délicieusement saugrenu. Garçons et filles les choristes ne se contentent pas de chanter, ils jouent leurs petits rôles comme autant de solistes bouffons.
L’ensemble est un régal qui vous maintient durant deux heures et trente minutes, le rire à la bouche et le pied cadencé. […]

Caroline Alexander lire l'article complet en ligne

L'Avant-Scène Opéra

19 février 2017 – Paris, Trianon

C’est toujours avec plaisir et curiosité que l’on retrouve la compagnie des Frivolités Parisiennes qui, depuis 2012, œuvre à la redécouverte du répertoire d’opéra-comique, d’opéra-bouffe et d’opérette du XIXe siècle. Auber, Halévy, Massenet, Adam lui doivent déjà des résurrections passionnantes et tout amateur de théâtre musical ne peut que lui être reconnaissant des efforts entrepris pour montrer – souvent avec panache – que ce répertoire, à rebours des idées reçues, a de quoi séduire un large public.
Cette fois-ci, c’est chez Charles Lecocq (1832-1918) que les Frivolités Parisiennes sont allées puiser. On sait que le grand rival d’Offenbach a connu dans les années 1870 un immense succès, inauguré par le triomphe de La Fille de madame Angot (1872), grâce à sa capacité à concevoir des œuvres plus sages et plus « bourgeoises » qui répondaient au nouvel état d’esprit né de la défaite de 1870-1871. Lecocq règne alors sur le Théâtre de la Renaissance, ouvert en 1873 et dont les directeurs successifs, les très habiles Hippolyte Hostein et Victor Koning, parviennent très vite à faire l’une des principales scènes d’opérette de Paris. C’est dans cette salle qu’est créé Le Petit Duc, opéra-comique en trois actes de Meilhac et Halévy, le 25 janvier 1878.

L’ouvrage est parfaitement en phase avec l’époque, comme on pouvait s’y attendre de la part d’aussi fins librettistes : située à la fin du règne de Louis XIV, l’action met en scène une armée française menant une victorieuse « guerre en dentelles », bien propre à faire oublier la dernière guerre ; en narrant l’éveil à l’amour du jeune duc Raoul de Parthenay et de sa toute aussi jeune épouse Blanche de Cambry, la pièce repose en outre sur un érotisme subtil que vient renforcer le fait que le rôle-titre est joué en travesti par Jeanne Granier. S’inscrivant nettement dans la lignée de l’opérette, Le Petit Duc réserve la bouffonnerie aux personnages secondaires, principalement le précepteur Frimousse (qui donne une image peu flatteuse du corps enseignant !), le fringant militaire Montlandry et la directrice du pensionnat Diane de Château-Lansac, une maîtresse-femme. Représenté plus de trois cents fois d’affilée à sa création, l’ouvrage se maintient très longtemps à l’affiche et, en 1926, l’abbé Bethléem peut encore écrire qu’« il n’a pas pris une ride. Il a fait le tour de France et le tour de l’Europe et il n’a pas vieilli. Les amateurs de musique pimpante et bien française, les friands de vaudevilles à couplets [le] revoient toujours sans se lasser ».

[…] Sous la baguette de Nicolas Simon, l’orchestre des Frivolités Parisiennes fait honneur à la partition de Charles Lecocq qui, si elle est particulièrement soignée (avec notamment la volonté de pasticher la musique d’Ancien Régime au premier acte), n’en comporte pour autant guère de morceaux saillants. La distribution est de qualité. Dans le rôle du Petit Duc, Sandrine Buendia ne démérite pas […]. Parmi les seconds rôles, Jean-Baptiste Dumora s’impose par sa présence scénique et son talent musical […]. Jouant en travesti le rôle de Diane de Château-Lansac – ce qui n’était pas prévu par Lecocq –, Mathieu Dubroca a la finesse de ne pas forcer la caricature. […]

Jean-Claude Yon lire l'article complet en ligne

Opéra Magazine

avril 2017, p. 55-56 – Paris, Trianon, 19 février

Au fronton du Trianon, on peut lire : « Opérette. Comédie. Vaudeville. Drame. » Les Frivolités Parisiennes se sont donné pour mission de faire redécouvrir ce répertoire lyrique français négligé. Après Le Petit Faust d’Hervé (voir O. M. n° 93 p. 61 de mars 2014) et Le Guitarrero de Fromental Halévy (voir O.M. n° 109 p. 61 de septembre 2015), c’est un fleuron du genre, Le Petit Duc, que la compagnie propose aujourd’hui.
L’Orchestre des Frivolités Parisiennes, dirigé par Nicolas Simon, excelle à créer un climat tout à la fois spirituel et raffi né : l’Ouverture, les « Entr’actes », les ensembles, sont autant de moments de pure jubilation. Car cette musique est celle d’un maître : révélé dès 1856 lors du concours organisé par Offenbach, Charles Lecocq (1832-1918) y fut couronné en même temps que Bizet.

Dans Le Petit Duc, « opéra-comique » créé à Paris, en 1878, le pastiche émaille le propos du compositeur. Le précepteur Frimousse use du langage de la Phèdre racinienne, « Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne », et quelques spectateurs peuvent encore reconnaître « Bon appétit, messieurs ! » dans l’indignation du capitaine Montlandry. Il y faut donc beau chant et comédie fine, les auteurs du livret étant ceux-là même qui concoururent à la gloire d’Offenbach et au miracle de Carmen : Henri Meilhac et Ludovic Halévy. La pièce s’achève sur une maxime : « Le plus bel officier du monde ne peut donner que ce qu’il a. » Est-ce le cas avec Les Frivolités Parisiennes ?
Édouard Signolet tire le plus souvent un heureux parti de moyens limités (quelques praticables), grâce aux lumières pertinentes réglées par Virginie Galas. Les costumes, plus XIXe siècle que XVIIIe, l’absence de décors précis, autorisent une direction d’acteurs effi cace et, pour les chanteurs, les jeux de scène les plus appropriés sans carcan dramaturgique extérieur.

En tête d’une distribution de qualité, Sandrine Buendia, au timbre fruité et à la diction parfaite, incarne avec charme le « Petit Duc », ce nouveau Chérubin à qui la vie militaire va permettre de passer du statut de page à celui d’époux. La soprano fait preuve d’abattage dans les « Couplets de la paysanne » – moment où le rôle se redouble subtilement d’un nouveau travestissement – et chante à ravir les duos d’émerveillement.
Pourquoi imposer à la très jeune Blanche, perruque rose et démarche de virago ? Veut-on accentuer le contraste avec son époux ? Cette rupture d’équilibre empêche de s’attendrir devant l’amour naissant entre deux enfants et tend à substituer, incongrue, l’imagerie de Dubout. C’est d’autant plus injuste que Marion Tassou chante fort bien et que cette véhémence ne convient pas à la partition.
Rémy Poulakis prête sa belle voix de ténor et son style à Frimousse. Il distille parfaitement le duo « de l’idylle », mais son personnage de pédant, qui appréhende le monde à travers le prisme exclusif des références livresques, appellerait d’autres traitements que les violences imposées sans retenue par des collégiennes pimbêches et un matamore brutal.
Voix sonore, carrure à l’avenant, le Montlandry de Jean-Baptiste Dumora fait la guerre, pas vraiment en dentelles. Mathieu Dubroca, baryton de talent, donne un relief cocasse à Diane de Château-Lansac, supérieure névrosée qui veille à l’éducation des nobles demoiselles, mais aussi à leurs progrès en solfège. Il suggère habilement quelques tics savoureux des master classes ordinaires.
Le public, ravi, n’éprouve qu’un regret : pourquoi si peu (une représentation à Paris, après Dreux, et avant Reims et Saint-Dizier) ? Pourquoi si rarement ? Les Frivolités Parisiennes ne pourraient-elles se révéler plus durablement « parisiennes » ?

Patrice Henriot