Le Guitarrero

Opéra-comique en 3 actes de Fromental Halévy sur un livret d'Eugène Scribe

Tout oser, comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain : c’est là le programme de cette intrigue amoureuse, située au pays imaginaire (autant qu’exotique) de Don Juan et de Zorro. Avec la maestria d’Agatha Christie, Scribe déroule une suite incroyable de rebondissements qui font le destin peu commun d’un nouveau Ruy Blas.


L'argument

1660 Santarém, sur la rive du Tage. La belle Zarah, fleuron de la noblesse portugaise, est courtisée par tous les Grands d’Espagne qui tiennent le pays sous le joug des Habsbourgs. Pour se venger de ses dédains réitérés, Don Alvar de Zuniga imagine de piéger la jeune fille en lui faisant épouser un chanteur des rues, Riccardo. Celui-ci est déjà fou d’amour et suit sa Dulcinée depuis plusieurs semaines afin de donner de la voix chaque soir sous sa fenêtre – comme il l’a rencontrée à Lisbonne, cela représente au moins 80 km à pied. Déguisé en Don Juan de Guimarens, le pauvre guitariste conquiert aisément le cœur de Zarah en fredonnant la douce sérénade qui l’avait déjà séduite. Le mariage a lieu, sur fond de quiproquo, car Riccardo croyait avoir mis Zarah au courant de son état réel – on se rend bien compte qu’il a raté les représentations de La Favorite de Donizetti, opéra pourtant créé le mois précédant à deux rues de là. Enfin, c’est le scandale attendu, ô douleur, ô destin cruel, ô regrets éternels… Heureusement l’intrigue politique vient renverser la situation et, en risquant la vie à laquelle il ne tient plus, Riccardo aboutit à se faire anoblir par le nouveau Roi du Portugal, qu'il acclame derechef au cri de « Vive Bragance ! »

PG

La note d'intention

Chaque fois qu'une équipe artistique entreprend de produire un ouvrage disparu du répertoire, elle assume une responsabilité importante : modifier la perception qu’ont le public et la critique d'un auteur, d’une œuvre, voire d’un genre. Dans le cas présent, on pourrait même ajouter qu’il s'agit de réévaluer un pan d’histoire musicale, tant l’opéra-comique des années 1840, s’il est encore illustré couramment par la production italienne, ne l’est plus du tout en ce qui concerne la création française de l'époque.
Pour une telle entreprise de réhabilitation, Le Guitarrero s’avère un parfait candidat. Outre l’intérêt musical de la partition, il n’est pas inutile d’évoquer le texte de Scribe. À mi-chemin de Ruy Blas et des Trois Mousquetaires, le livret traduit éloquemment le goût d’une époque pour l’exotisme, et sa particulière attirance pour la péninsule ibérique, perçue comme un territoire d’excès, de passion… et de volupté ! À l’intérieur de ce cadre propice aux duels, aux déguisements et au mélange des genres si cher au Romantisme, Scribe développe sur une base historique une intrigue parfaitement romanesque – où l'on retrouve aussi bien le « ver de terre amoureux d’une étoile », que des allusions bien senties à la liberté des peuples et à l’horreur de la tyrannie (la Monarchie de Juillet entamait alors sa pente descendante). Production d’un excellent « faiseur », le livret, s’il est sans génie particulier, ne souffre aucun temps morts, propose une alternance très réussie d’atmosphères variées et développe une conduite dramatique irréprochable. Dès lors, il devient parfaitement possible d’y intéresser le public contemporain, sans recourir au choix toujours hasardeux des adaptations ou réécritures.
La première condition au bon fonctionnement de ce mécanisme, c’est donc d’en respecter la logique. Dans la « manière » de Scribe et d’Halévy, on perçoit un tressage de générosité, d’ambition et de roublardise. Que la mise en scène contemporaine veuille jouer l’ironie, voire la parodie, et tout le système d'effondre. Il n’y a pas moyen d'échapper à cette loi de fer (et tant mieux !) : ici, les interprètes devront « jouer le jeu » et assumer les rôles et les situations telles qu’elles sont, avec pour principale ambition de captiver le public. Ceci n’empêche pas qu’une distance puisse être prise avec le réalisme historique ; retrouver l’esprit d’un ouvrage suppose souvent d’en repenser la lettre. Cette distance, c’est précisément ce qui permet de manifester une forme de poésie propre à ces ouvrages, et sans laquelle Le Guitarrero ne présenterait qu’un aspect bien suranné. Ce parfum discret, mais essentiel, c’est une forme de naïveté, de confiance absolue dans la puissance du spectacle – musique, texte, jeu, décors, costumes, lumières – à créer un plaisir « en soi ». En définitive, ce qui compte, pour les auteurs comme pour leurs interprètes et le public d’alors, ce n’est pas tant la véracité de l’intrigue ou les sous-entendus moraux ou politiques ; c’est la jubilation causée par la virtuosité du chant, les rebondissements du dialogue et l’enchaînement des toiles peintes ! Comment raviver ce parfum aujourd’hui ? En ce qui concerne la production des Frivolités Parisiennes, c’est en se tournant vers le Boulevard du Crime – si proche géographiquement du théâtre royal de l’Opéra-Comique – qu’il nous semble possible de recréer un monde à la hauteur de la poésie naïve et forte évoquée plus haut.

Vincent Tavernier

Le contexte esthétique

Le Guitarrero (1841) est un des premiers piliers à l’Opéra-Comique d’une hispanité de paravent qui court jusqu’à Carmen (1875)*. L’œuvre affirme son identité par un livret particulièrement contrasté et une vocalité hors-norme. Les deux amoureux se croient manifestement dans un affreux drame romantique : lui ne songe qu’au suicide et au sacrifice, elle veut entrer au couvent. À bien des égards, on retrouve effectivement Léopold et Rachel de La Juive, le grand opéra qui consacre Halévy en 1835, déjà sur un livret de Scribe. Ce duo tragique est contrebalancé par toute une suite de personnages truculents, échappés des ouvrages d’Adolphe Adam. Doña Manuela, la suivante, Martin de Ximena, le confident, et Fra Lorenzo, l’intendant de la province, donnent à l’intrigue et au chant tout le panache, la gaieté, le mauvais caractère ibériques. Ces rôles furent crées par des acteurs extrêmement aguerris et leur métier infaillible avait permis d’envisager de nombreuses scènes de groupe ; cette particularité rend les finales très difficiles à mettre en place, tant sur le plan musical que théâtral. L’esprit de la troupe doit donc habiter ceux qui se risquent à remonter la pièce !
En répétiteur expérimenté – il avait assuré les fonctions de chef du chant pendant une dizaine d'années à l’Opéra jusqu’en 1840 –, Fromental Halévy (1799-1862) a taillé sa partition sur mesure pour le ténor Gustave Roger (1815-1879), le futur créateur du Prophète de Meyerbeer. Elle est donc faite d'alternance de grâce et de force dans l'expression, de douceur et de vaillance dans la vocalité.
L’orchestration sera servie par une formation légèrement plus resserrée, procédé indolore car la partition fut conçue pour être jouée avec ce genre d’effectif dans toute la francophonie, du Caire à la Nouvelle-Orléans. Les mouvements authentiques peuvent être pris en compte grâce aux annotations présentes dans deux conducteurs respectivement utilisés l’année de la création au Théâtre des Arts de Rouen et la saison suivante à Lorient. La mise en scène originale rédigée par le chanteur et régisseur Louis Palianti (1810-1875) permet de décoder certains effets musicaux calculés pour correspondre à l’action*. Aussi notre restitution, tout en demeurant libre de s’adapter au contexte de la nouvelle production, peut donc à juste titre se prétendre fidèle aux intentions des auteurs. Pour être exact, on la dira « historiquement informée ».

PG

* voir les articles d’Hervé Lacombe : « L’Espagne à l’Opéra-Comique avant Carmen » et « Sur Le Guitarrero de Scribe et Halévy / réflexion sur la conception dramatique et musicale d’un opéra-comique ».

  • Du 07/06/15 au 14/06/15
  • Ouvrage créé le 21 janvier 1841 à l'Opéra-Comique
    Durée : 2h30 avec entracte
  • L'équipe artistique

    Direction musicale : Alexandra Cravero
    Etudes musicales : Pierre Girod
    Accompagnement piano : Juliette Sabbah

    Mise en scène : Vincent Tavernier
    Scénographie : Claire Niquet
    Costumes & maquillage : Erick Plaza-Cochet
    Création lumière : Carlos Perez
  • Les artistes lyriques

    José RiccardoMarc Larcher
    Doña ZarahJulie Robard-Gendre
    Doña ManuelaEva Gruber
    Don LorenzoOlivier Hernandez
    Don Alvaro de ZunigaJacques Calatayud
    Martin de XimenaLaurent Herbaut
    Fabio & PrologueJulien Clément
    OttavioEmilien Marion
  • Les instrumentistes

    Violon soloSimon Milone | 1ers violonsThibaut Maudry - Vincent Brun - Clara Jaszczyszyn | 2nds violons Marie Salvat (solo) - David Bahon - Camille Verhoeven | AltosHélène Barre (solo) - Marine Gandon - Marie Kuchinsky | VioloncellesFlorent Chevallier (solo) - Pablo Tognan - Célia Boudot | ContrebasseSylvain Courteix | FlûteAnna Besson | HautboisMathile Lebert | ClarinetteMathieu Franot | BassonBenjamin El Arbi | CorsFrançois Lugue - Nicolas Josa | TrompetteCélestin Guérin | TromboneMarc Abry | Trombone basseVincent Radix | Timbales et percussionsPierre Michel

Comptes rendus de presse

Opera Magazine

septembre 2015

Le Guitarrero [...] bénéficie, par les soins éclairés de la compagnie Les Frivolités Parisiennes, d'une très heureuse réhabilitation [et] trouve au Théâtre de la Porte Saint-Martin un accueil adéquat. [L'ouvrage] cobien habilement les ingrédients du grnad opéra (véhémence passionnée, sujet sombre et violent, proche de Ruy Blas) et dialogues parlés, propices aux situations comiques.
Non moins habilement, Vincent Tavernier et son équipe tirent parti de conditions matérielles modestes. Ils suggèrent grâce aux lumières, toiles peintes, transparences [...]. En chargeant un batteleur d'annoncer le drame et d'attirer le chaland qui passe sur le Boulevard, ils installent ce qu'il faut de distance pour jouer ensuite le jeu de l'engagement musical.
Altiste de formation, Alexandra Cravero mène magistralement l'Orchestre des Frivolités parisiennes. Dans le rôle-titre [...], le ténor Marc Larcher ne démérite pas et assume vaillamment airs, duos et ensembles. [...] Son personnage de musicien des rues ne manque pas de force [...]. Héroïne de grand de grand opéra, la mezzo-soprano Julie Robard-Gendre délivre une parfaite leçon de virtuosité et de passion. Elle émeut particulièrement dans son air du deuxième acte, gardant toujours la ligne de chant dans les ornements et le brillant du timbre sur toute la très longue tessiture. Jacques Calatayud, sombre baryton-basse, campe un vindicatif émule de Don Salluste. Eva Gruber, excellente comédienne, prête sa belle voix et sa diction au personnage plaisant de Dona Manuela. Enfin, le baryton Laurent Herbaut et le ténor Olivier Hernandez sont exemplaires.
Un tel spectacle a son lieu prédestiné : l'Opéra-Comique.

Patrice Henriot

Forum Opera

16 juin 2015 – « Ah, la morgue espagnole! »

Dans un XIXe siècle friand d’exotisme hispanique, les Guitarreros n’ont pas manqué. L’histoire de l’art a retenus ceux de Courbet (1844) et surtout de Manet (1861). Avant eux, Scribe et Halévy en avaient fait un opéra-comique en trois actes. Mais qu’on ne se laisse pas abuser par cette appellation : située au Portugal au XVIIe siècle, l’intrigue associe un événement historique – la révolution portugaise de 1640 qui chassa les Habsbourg pour placer le duc de Bragance sur le trône – à une sombre histoire de revanche personnelle : Don Alvaro de Zuniga se venge de l’affront infligé par Doña Zarah – la fière Portugaise a giflé ce grand d’Espagne le jour où il osa l’embrasser – en lui faisant épouser un simple musicien des rues déguisé en gentilhomme. N’étaient quelques dialogues où Scribe parvient à ridiculiser les prétentions de la noblesse et du haut clergé, à travers les personnages de Doña Manuela, tante de l’héroïne, et de l’inquisiteur Don Lorenzo, nous pourrions parfaitement être dans un grand-opéra, le chœur en moins. Encouragé par le succès de cette espagnolade (ou faut-il dire lusitanolade ?), Scribe devait aussitôt après remettre le couvert avec Les Diamants de la couronne, créé Salle Favart moins d’un mois et demi après. C’est en tout cas une excellente idée qu’a eu la compagnie des Frivolités Parisiennes de ressusciter cette œuvre. Une facette méconnue de Fromental Halévy nous avait été révélée l’an dernier par le Palazzetto Bru Zane qui avait tiré de l’oubli Le Dilettante d’Avignon. A l’heure où les représentations de La Juive se multiplient (Anvers et Nice cette saison, Lyon la saison prochaine), ce Guitarrero est riche d’airs ambitieux et d’ensembles assez développés. […] Les Frivolités Parisiennes ont souvent la main heureuse dans le choix de leurs héroïnes féminines : après l’excellente Sandrine Buendia dans Le Petit Faust, c’est au tour de l’admirable Julie Robard-Gendre de briller, avec un timbre chaud et un authentique talent de tragédienne, comme l’exige entre autres son grand air du dernier acte. Habillée comme une sainte martyre de Zurbaran, elle incarne avec fougue un personnage au fort tempérament, écrit pour une mezzo-soprano habituée aux exigences italiennes en matière de vocalisation. On ne manquera pas sa Belle-Hélène vichyssoise, ni son Raphaël de La Princesse de Trébizonde à Limoges ! […] Privés d’airs qui nous permettraient de juger de leurs qualités respectives, les autres interprètes n’interviennent réellement que dans les ensembles. On distinguera néanmoins la faconde théâtrale de Julien Clément, utilement chargé de résumer une action parfois bien complexe. La mise en scène de Vincent Tavernier est d’une sobriété sans doute liée à un certain manque de moyens, mais elle est bienvenue dans la mesure où elle devrait rendre le spectacle d’autant plus aisément transportable, comme le mérite la belle prestation de l’Orchestre des Frivolités Parisiennes, emmené avec conviction par Alexandra Cravero. Et l’on se réjouit surtout d’apprendre que la compagnie assurera l’an prochain la résurrection de Don César de Bazan, première grande œuvre lyrique de Massenet, guère rejouée depuis sa création en 1872.

Laurent Bury

Classicagenda

17 juin 2015 – « Le Guitarrero, un opéra-comique […] sort de l’oubli »

Entreprise réussie pour la compagnie des Frivolités parisiennes : Le Guitarrero (1841) de Scribe et Halévy réapparaît avec succès au répertoire des théâtres parisiens.

Créé au Théâtre de l’Opéra-Comique le 21 janvier 1841, Le Guitarrero est loin d’être la seule ou la première œuvre née de la collaboration entre le compositeur Eugène Scribe (1791-1861) et le compositeur Jacques-Fromental-Élie Halévy (1799-1862). Moins connue que l’association entre Scribe et Auber, riche de vingt-huit opéras-comiques, huit opéras et deux ballets, la collaboration entre le plus célèbre librettiste français du XIXe siècle et Halévy a donné naissance à pas moins de six opéras-comiques, cinq opéras et un ballet […]. La création du Guitarrero est saluée par la critique. Dans la Revue et Gazette musicale de Paris du 24 janvier 1841, Henri Blanchard écrit à propos du librettiste que le public « a fort bien reçu sa pièce, confectionnée, comme toutes celles que fait M. Scribe, avec beaucoup d’adresse et d’entente de la scène », et ajoute à propos d’Halévy que la musique qu’il « a brodée sur ce brillant canevas est comme celle que nous sommes habitués à entendre de cet habile compositeur, neuve, élégante, distinguée, inspirée. » Le même jour, Escudier estime dans La France musicale que le librettiste s’est largement inspiré de Ruy Blas de Victor Hugo, mais que cela n’empêche pas son livret d’être « plein d’intérêt, agréablement écrit, parfaitement coupé pour la musique. » Il note de même que le compositeur « a travaillé longuement et sérieusement ; il a voulu se montrer avec toute sa force, avec tous ses moyens, et, nous devons le dire, parce que c’est la vérité, il a produit une belle composition, qui aura surtout du succès parmi les artistes et les connaisseurs. »
Nous partageons l’enthousiasme de Blanchard et d’Escudier pour cet opéra-comique, et il faut saluer le travail entrepris actuellement par la compagnie des Frivolités parisiennes afin de réhabiliter certaines œuvres qui ont depuis longtemps disparu du répertoire de l’opéra-comique, alors qu’elles jouissaient d’une grande popularité au XIXe siècle, non seulement en France, mais aussi à l’échelle européenne. L’année même de sa création, Le Guitarrero fut ainsi repris en français à Bruxelles, ainsi qu’en allemand à Cassel et Berlin. Lors de son long séjour à Paris entre 1839 et 1842, le jeune Richard Wagner réalisa par ailleurs, à la demande de l’éditeur Maurice Schlesinger, un arrangement pour plusieurs instruments (WWV 46D) basé sur la musique du Guitarrero.
Les huit chanteurs solistes qui ont donné le 13 avril 2015 une représentation du Guitarrero au Théâtre de la Porte Saint-Martin ont su surmonter avec brio l’une des principales difficultés rencontrées par tous les interprètes du répertoire de l’opéra-comique, à savoir être à la fois bon acteur et bon chanteur, être convainquant aussi bien dans les dialogues parlés que dans les airs et les ensembles vocaux. […] La distribution est bien équilibrée et a été soigneusement préparée : aucun rôle ne laisse à désirer au niveau des moyens vocaux ou de l’interprétation. Si les décors sont très dépouillés, probablement pour des raisons budgétaires, les costumes sont inspirés des modèles vestimentaires européens de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle, et se distinguent par leurs couleurs vives. Notons que les spectateurs ont pu admirer à l’entracte un bal costumé dans une salle annexe. Outre les chanteurs, Alexandra Cravero, la chef d’orchestre, a dirigé de manière alerte, précise et nuancée les vingt-cinq instrumentistes, dont la moyenne d’âge semble être d’une trentaine d’années seulement, mais dont la professionnalité et les compétences ne sauraient être mises en doute. Quelques libertés ont été prises avec l’œuvre originale. L’ouverture est remplacée au début de l’opéra-comique par un prologue dans lequel un récitant, accompagné d’un violoniste et de quelques figurants, synthétise de manière humoristique et assez efficace les longs dialogues parlés de la première scène de l’acte I. Ce récitant réapparaît au début et à la fin de l’acte III. Pierre Girod, le « directeur du chant », reconnaît dans le programme du spectacle que certaines vocalises ont été réécrites « pour s’assurer de la transposition des effets expressifs désirés dans une incarnation actuelle et une technique vocale moderne. » Enfin, la chute du rideau placée avant le choeur final de l’acte III a permis de créer une complicité avec le public, surpris par le morceau à venir, qui a rappelé à plusieurs reprises les interprètes pour un succès amplement mérité.

Matthieu Cailliez

L'Avant-Scène opéra

18 juin 2015

Depuis quelques années, la compagnie des Frivolités Parisiennes s’est donné pour tâche de faire redécouvrir le répertoire lyrique du XIXe siècle. On se souvient en particulier d’une formidable Ambassadrice d’Auber (qui, soit dit en passant, mériterait bien d’être enregistrée).

Cette année, avant le Don César de Bazan de Massenet prévu pour 2016, c’est Le Guitarerro d’Halévy et Scribe que la compagnie a décidé de monter. Le spectacle, créé à Saint-Dizier le 7 juin, a été donné au Théâtre de la Porte-Saint-Martin le 15 juin, devant un public qui n’a pas boudé son plaisir et a vivement ovationné les artistes. Espérons que cette présentation parisienne permettra à la production d’être reprise dans la capitale ou en province car elle le mérite largement.

Le choix du Guitarrero démontre, de la part des Frivolités Parisiennes, une connaissance très fine du répertoire lyrique du XIXe siècle. Bien accueilli lors de sa création à l’Opéra-Comique le 21 janvier 1841, cet opéra-comique en trois actes n’a cependant été joué que jusqu’en 1845, ne parvenant pas à se maintenir durablement au répertoire. Il n’en est pas moins une œuvre importante dans la carrière de Fromental Halévy qui, en 1841, est déjà un compositeur installé […]. Encore plus puissant, à cette époque, est le librettiste du Guitarrero, Eugène Scribe qui collabore avec Halévy à cette occasion pour la septième fois (sur douze collaborations en tout). Scribe est alors très présent à l’Opéra-Comique auquel il donne deux à cinq ouvrages par an, essentiellement écrits avec Auber (Les Diamants de la couronne en mars 1841) et Adam (La Main de fer en octobre 1841). Magistralement analysé par Hervé Lacombe dans les actes du colloque Halévy publiés en 2003 chez Musik-Edition Lucie Galland, Le Guitarrero est un opéra-comique atypique qui lorgne vers le grand opéra. A partir de ce bon livret (« où M. Scribe a déployé plus de génie dramatique qu’il n’avait fait depuis longtemps » selon L’Artiste), Halévy a composé une excellente partition. Sa musique est « à la fois savante et gracieuse, qualités difficiles à réunir et qui se marient très heureusement dans Le Guitarrero », selon Gautier.

Le principal attrait du spectacle des Frivolités Parisiennes est de faire entendre cette partition, grâce à la direction très inspirée d’Alexandra Cravero. La distribution, de grande qualité, rend justice à l’œuvre […]. Julie Robard-Gendre, dans le rôle de Zarah de Villaréal, […] s’impose par son charisme et son talent. On mentionnera tout particulièrement Laurent Herbaut, remarquable dans le rôle de Martin de Ximena, négociant et chef du complot. Le recours à un bonimenteur doté d’un théâtre miniature permet assez habilement de compenser le manque de moyens de la production. Cela ne saurait suffire, toutefois. Aussi ingénieux que soit Vincent Tavernier, le metteur en scène, il ne peut faire oublier qu’une œuvre comme Le Guiterraro a besoin d’un certain faste, sans être à proprement parler une œuvre spectaculaire. Faute de décors, de chœur et de figurants, le plateau apparaît souvent bien vide, certes quelque peu « habillé » par les beaux costumes d’Erick Plaza-Cochet et la création lumière de Carlos Perez. Il est vrai que le destin de Riccardo démontre que peine d’argent n’est pas mortelle ! Souhaitons donc au Guitarrero le même destin qu’à son héros et espérons une prochaine reprise avec plus de moyens. Ce ne serait que justice – tant pour les Frivolités Parisiennes que pour Halévy et Scribe.

Jean-Claude Yon

musicologie.org

La compagnie Les frivolités parisiennes redonne sa guitare au Guitarrero de Halévy - 14 juin 2015

[Cette jeune compagnie] devient incontournable pour les amateurs de l’opéra-comique, de l’opérette et de l’opéra-bouffe. Chaque saison, elle propose deux ou trois nouvelles productions d’œuvres qui ont connu une gloire à leurs temps, mais reléguées aujourd’hui aux oubliettes ; un gigantesque travail, de lecture, de relecture, d’adaptation de la partition, de reconstitution toutes catégories, de mise en scène, est nécessaire pour remonter de telles pièces. Une sorte de recherche archéologique dans laquelle les musiciens et l’équipe passionnés se lancent à corps perdu. [...]

Pour la réalisation de ce Guitarrero, les musiciens-chercheurs ont consulté différentes sources : partitions éditées chez Maurice Schlesinger (conducteur d’orchestre, parties séparées, morceaux détachés en chant-piano, ouverture réduite pour le piano, ensembles et finales en chant-piano) ; le livret original, édité chez Lelong (Bruxelles) ; mise en scène notée par Louis Palianti, éditée chez Brière. Ils ont également réécrit « quelques mélismes ».

[La situation au début du 1er acte], assez complexe, mais indispensable pour comprendre la suite de l’intrigue, est présentée sous forme de théâtre ambulant « de poche » (avec un petit cadre en bois représentant un théâtre, suspendu du cou, et des personnages en papier), récitée efficacement et avec drôlerie par Julien Clément. [...]

Sur ce livret de la plume toujours habile de Scribe, Jacques-Flomental Halévy compose des airs à très belle vocalité, digne d’un grand opéra, comme La Juive que le duo avait réalisée en 1835. Les airs sont écrits selon les types de voix disponibles dans la troupe, en l’occurrence à l’Opéra-Comique, notamment pour le ténor Gustave-Hippolyte Roger (créateur de La Damnation de Faust de Berlioz et du Prophète de Meyerbeer). L’exigence vocale pour le rôle de José Riccardo est donc de taille. Si Marc Larcher, possédant un beau timbre, l’assume courageusement, sa voix ne rend peut-être pas toute la dimension et la subtilité de la partition. Dans le rôle de sa dulcinée, la mezzo Julie Robard-Gendre est agréable sur tous les plans, notamment la densité et la couleur chaude, tout à fait adaptées au caractère affirmé de Doña Zarah. Eva Gruber est remarquable en tant que Doña Manuela pour son excellent talent de comédienne. L’Orchestre des Frivolités parisiennes offre une belle performance de cette partition charmante, réduite à 24 musiciens pour l’occasion, sous la baguette d’Alexandra Cravero qui a une autorité naturelle.

La mise en scène de Vincent Tavernier, dépouillée, mais très efficace, va de pair avec les décors qui, limités à un petit plateau rehaussé, ont recours aux jeux de rideaux et de lumières ; ce sont surtout les costumes, suivant les modèles de l’époque, mais avec beaucoup de fantaisie pour leurs formes et couleurs (notamment pour ceux des personnages masculins), qui entretiennent un certain exotisme.
Les amateurs attendent avec impatience que l’œuvre bénéficie de représentations supplémentaires et que les « redécouvertes » de ce genre de répertoire se poursuivent.

Strapontin du Paradis