Le Farfadet

Opéra-comique en 1 acte d'Adolphe Adam sur un livret d'Eugène de Planard

C'est un peu Eugénie Grandet arrangé par Tex Avery


L'argument

Laurette doit épouser Bastien, le filleul du Bailli, mais ce mariage contrarie une inclination réciproque contractée depuis l'enfance avec Marcelin, parti pour la guerre. Babet non plus n'est pas contente, car Bastien était son amant.

Voilà maintenant Marcelin qui revient au village en catimini, et surprend Babet et Bastien en pleine scène de ménage dans le moulin. Il s'amuse à les effrayer.

Distribuant ensuite des lettres censées venir de l'au-delà, il accuse la frivole promise de l'avoir si vite remplacé, et réclame en même temps sa main au Bailli. Encore un petit tour de magie et chacun se soumet à la volonté du trépassé… lequel sort immédiatement de son sac pour profiter de la situation avant qu'ils ne se ravisent !

La partition

> Avec esprit
Ruiné par la révolution de 1848, Adam produisit alors des ouvrages nouveaux à foison, ainsi que de nouvelles instrumentations des pièces l’ancien répertoire de l’Opéra-Comique (Grétry, Monsigny). Le Farfadet porte la trace de ce retour aux sources du genre : si le compositeur ne multiplie pas les citations comme dans son Toréador (1849) – auquel il emprunte d’ailleurs quelques mesures – la partition pastiche souvent le style classique et son finale est enté/hanté par celui du Don Giovanni de Mozart. Le second degré ainsi que les effets scéniques référencés sont donc de mise, et les quelques inserts que nous avons faits dans la musique veulent raviver cette dimension intertextuelle.

> Le son d’un tube
L’orchestration originale est servie par une formation resserrée, procédé indolore car la partition fut conçue pour être jouée avec ce genre d’effectif dans toute la francophonie, du Caire à la Nouvelle-Orléans. L’ancien matériel de location que nous utilisons provient du Théâtre des Arts de Rouen, il a servi pour des représentations au moins jusqu’en 1903. Les mouvements authentiques peuvent être pris en compte grâce aux indications métronomiques présentes dans le conducteur.

> Un sport d’équipe
L’immense succès de ce petit acte tient en partie à son exploitation des qualités collectives d’une troupe, ce qui en fait aussi un excellent exercice d’application pour de jeunes interprètes. Plusieurs rôles sont susceptibles d’être tenus par des chanteurs de typologie variable, en suivant les diverses ossia, d’où une virtuosité plutôt dirigée vers les relais mélodiques dans les duos et morceaux d’ensembles que vers la performance individuelle (on ne compte qu’un seul véritable air). Les morceaux d'ensemble superposent parfois les points de vue de chacun : il s'agit alors de trouver une parfaite cohérence pour que la somme des individualités très caractérisées forme une polyphonie d'emplois comiques impeccablement transparente, dans laquelle chacun est perceptible sans faire éclater le groupe. Les couplets sont souvent répartis entre les acteurs, qui doivent alors investir leur ligne d'une intention et d'un caractère propres à leur personnage pour créer de la variété.

PG

La note d'intention

> Ces farfadets, nos propres démons
C'est une nuit dans un moulin, après la première guerre mondiale. Une nuit où l'on ne peut pas échapper au sort qui nous est réservé, où tout semble pourtant encore possible. C'est une nuit dans un moulin où le temps se distord, se joue de nous, et nous emmène dans un cirque amoureux, amer, et contrarié. Ils sont cinq à jouer ce jeu. Ils se cachent, ils se découvrent, ils s'amusent à se faire peur. Ils cherchent l'être aimé; mais le trouver est-il encore possible quand le danger environnant, la guerre, l'obscurité et l'obscurantisme, la peur, rôdent et nous rongent ? Apparaissent alors les farfadets. Ils viennent déranger l'ordre établi. Ils sont les images de leur inconscient, celui de Schelling et de Schopenhauer, celui de la liberté, celui du fantasme.

> Une histoire pour rire
Tout, dans Le Farfadet, est écrit pour rire et s'amuser. Entre le décalage cynique d'un Alfred Hitchcock et l'absurdité d'un Woody Allen, voire d'un Tex Avery, on y retrouve les codes d'une comédie burlesque, réaliste et passionnée. Chacun cherche son chat et se court après, on passe par les fenêtres et par les portes, les objets tombent du ciel, le rythme est endiablé. On célèbre la vie, comme on pouvait la célébrer durant l’après-guerre, dans un élan vital propre aux années folles.

> Une lecture contemporaine de la pièce
La relecture du livret du Farfadet se fait uniquement avec ses interprètes. Ils sont au centre de la création, et rien ne vient les remplacer. Sur une scène épurée, ils sont les principaux relais de cette histoire rocambolesque. A travers eux, leur âge, leur corps, leur voix, ils racontent ce qu'est aujourd'hui Le Farfadet, une fable surréaliste, poétique et romantique, un opéra-comique sur le sens de la vie et de l'amour, un spectacle sur le rêve et l'inconscient.

PN

> Pour voir au-delà des apparences
Un bon quart de siècle après La Dame blanche de Boieldieu, le fantastique et la superstition sont devenus des sujets de moquerie ; les anciennes ficelles du genre sont tournées en dérision, pour amuser, certes, mais aussi pour exprimer une mutation sociétale en cours. Si l'on est loin d'un véritable opéra de village, tous les éléments niais en sont présents. Comment dépasser cet univers pastoral pour faire sentir les enjeux amoureux bien réels ? Rappelons-nous que l'Opéra-Comique fut un théâtre des familles, et que les alliances bourgeoises et morales qui s'y concluaient durant les entractes étaient des chaînes bien réelles pour les jeunes gens à marier.

PG

  • Ouvrage créé le 19 février 1852 à l'Opéra-Comique
    Durée : 1h05 sans entracte
  • L'équipe artistique

    Direction musicale : Nicolas Simon
    Etudes musicales : Pierre Girod
    Chef de chant : Juliette Sabbah
    Assistante : Camilla Rossetti

    Mise en scène : Pascal Neyron
    Création lumière : Pascal Nawojski
    Maquillage & coiffure : Isabelle Garcia
  • La distribution

    BabetArmelle Marq
    LauretteAline Quentin
    BastienJean-Noël Teyssier
    MarcelinFrançois Héraud
    Le BailliVincent Vogt
  • Les instrumentistes

    Violon soloSimon Milone | 1ers violonsThibaut Maudry - Vincent Brun - Manon Philippe - Laetitia Ringeval | 2nds violonsFlorian Perret - Elise Douylliez | AltoHélène Barre | VioloncelleFlorent Chevallier | ContrebasseSylvain Courteix | FlûteAnna Besson | HautboisDamien Fourchy | ClarinetteMathieu Franot | BassonBenjamin El Arbi | CorCédric Muller - Cédric Bonnet | Trompette & beatboxAdrien Ramon | TromboneVincent Radix | Timbales & percussionsLucas Coudert
  • Du 06/04/16 au 14/04/16

Comptes rendus de presse

forumopera.com

8 avril 2016 – « à ne pas manquer »

Les Frivolités Parisiennes ont décidément l’art de dénicher des partitions dont on ne peut pas s’expliquer qu’elles soient restées dans l’oubli pendant un siècle et demi : après Le Guitarrero d’Halévy l’an dernier, Don César de Bazan de Massenet il y a deux mois, voici Le Farfadet d’Adolphe Adam, opéra-comique créé en 1852 et remanié en 1874, sur un livret d’Eugène de Planard, auquel on doit aussi Le Pré aux clercs de Hérold et Le Caïd d’Ambroise Thomas.
Partition exquise, presque exclusivement constituée de duos et d’ensembles, sans grande difficulté vocale : les jeunes artistes des Paris Frivoles, l’académie crée par LFP, tirent bien leur épingle du jeu, surtout la soprano Armelle Marq et la mezzo Aline Quentin.
Non, le plus difficile reste de redonner vie à ce répertoire en évitant toute nunucherie, et c’est exactement ce que réussit la mise en scène de Pascal Neyron, en secouant toute la poussière accumulée par les ans pour jouer l’œuvre comme si elle venait d’être écrite. Impertinence ô combien salutaire, qui nous vaut un spectacle enlevé, dirigé par un Nicolas Simon attentif aux filiations rossinienne et mozartienne de cette musique.

Laurent de Bury

concertclassic.com

6 avril 2016 – « Piquante fanfaronnade »

Les Frivolités Parisiennes fourmillent décidément d’idées heureuses. C’est ainsi qu’une fois encore ils sont allés fouiller dans les cartons, pour dénicher une nouvelle petite perle dénommée Le Farfadet. Il s’agit en l’espèce d’un court opéra-comique concocté en 1852 par Adolphe Adam. Le livret, d’un certain Eugène de Planard, est déjà désopilant, qui plante une action de haute fantaisie dans un village (non précisé) du Sud de la France, avec cinq personnages en quête d’un drame qui n’éclate pas. Quiproquos amoureux et apparition de fantôme, rien de manque à des rebondissements cocasses.
Mais, surtout, c’est la musique qui porte le tout : inventive, piquante, bien tournée, à la façon d’un Rossini revisité, que l’on attendrait pas ainsi chez l’académique Adam. À croire que la petite forme lui convient au mieux. Cela dit, les choses n’étaient pas si simples, pour un ouvrage totalement oublié. Il a donc fallu puiser aux sources [...]. Tout un travail de récolement, méritoire dans l’absolu. Mais aussi dans son résultat.
La musique parvient ainsi fidèlement restituée ; un peu moins les dialogues parlés, quelque peu réactualisés et écourtés, mais sans excès intempestifs. Restait donc la transmission. Et ici encore la promesse est tenue. Elle revient du côté des chanteurs aux Académiciens des paris frivoles. Autrement dit : les lauréats de l’académie de notre compagnie. La soprano Armelle Marq, la mezzo Aline Quentin, le ténor Jean-Noël Teyssier et le baryton François Héraud rivalisent de verve et de chant bien senti. Autre promesse accomplie. Vincent Vogt, baryton à la jeune carrière déjà assurée, leur tient charmante compagnie avec un égal bagout. Et c’est parti, pour des arias et ensembles ébouriffés !
Soutenus qu’ils sont, par les quinze instrumentistes tout aussi juvéniles (dans le jeu également), mais aguerris, de l’Orchestre des Frivolités Parisiennes, sous la menée pointilleuse de Nicolas Simon. La mise en scène de Pascal Neyron participe joyeusement de la fête, dans une virevolte allègre entre une table nappée de blanc, trois chaises empaillées et des sacs de sable suspendus. Des riens, qui forment un tout. Et qui emporte tout, dans la proximité complice du délicieux Théâtre Trévise.

Pierre-René Serna

anaclase.com

13 avril 2016 – « Chroniques »

La compagnie des Frivolités Parisiennes s'est dotée d'un mandat noble et vital en créant, il y a deux ans, une académie pour jeunes acteurs-chanteurs. Cette formation semble conçue pour « jeter à l'eau » les intrépides, bien loin d'être des débutants. Le mot d'ordre en pourrait être d'exister pour la scène, pour la culture vivante populaire et, en particulier, pour l'opéra-bouffe, l'opérette et l'opéra-comique.
Tout à fait à la hauteur de cette double ambition d'élever à la fois les artistes et le public, Le Farfadet fait vraiment sensation. Rareté en un acte signée Adolphe Adam, il représente à merveille le ton de son lieu de création (en février 1852), à savoir l'Opéra-Comique, en donnant peut-être davantage dans le comique que dans l'opéra... C'est du moins la première impression. En effet, le titre suggère bien une cocasse petite histoire de fantômes : en très petit comité dans un moulin (!), une nuit de noces est bouleversée par l'incroyable retour d'un soldat, amant de la mariée. De quoi faire tourner les tables, les quelques personnages bien typés et tout le reste au vaudeville ? En fait, le revenant, invité inattendu, et surtout l'humour potache d'une troupe admirable font vite basculer les deux couples très bancals dans... la fantaisie, la drôlerie et même, par un petit tour de magie musicale, le fantastique promis par le joli intitulé.
L'Ouverture invite déjà à un voyage aux légers cahots d'une course agréable. Grâce soit rendue aux solistes de l'Orchestre des Frivolités Parisiennes, dirigés par Nicolas Simon, d’assurer si bien le rythme de la comédie en ramenant à la vie une musique délicieuse, concoctée et servie comme il se doit pour attraper un succès public et critique sûrement tenace. Avec relativement peu de moyens, le décor entretient le mystère et la présentation des personnages est réussie, l'introduction des fiancés sous des airs de Bidochon provoquant les premiers éclats de rires. Costumes, gestes, situations et langage sont habilement mis au goût du jour, tout en préservant le savoureux comique conçu par Adam et le librettiste Planard. La soirée est placée sous le signe de la complicité, notamment quand l'orchestre joue les groupes de rock et la salle vire en boîte de nuit.
Dans l'excitation printanière et le plaisir de s'amuser avec un petit trésor de l'opéra-comique français, on frise parfois le café-théâtre, on cabotine presque, surfait les rôles... mais tant mieux, vraiment, dans une entreprise de mise en scène sincère et généreuse, signée Pascal Neyron, soucieuse avant tout de faire raconter aux interprètes une fable.
Certes, les garçons se mettent fort en évidence, plutôt dans le jeu de scène, le ton comique, avec une énergie intense et une bonne diction. Très en phase avec le public, le ténor Jean-Noël Teyssier (Bastien) brûle les planches en jeune premier poltron. Le baryton Vincent Vogt n'est pas en reste, tonique et joueur dans les habits du Bailli (parrain de Bastien), tandis que François Héraud (Marcelin, le faux spectre, intrus de la noce), comédien remarqué dans les théâtres parisiens pour son Schaunard dans La Bohème, marque les esprits à son arrivée un peu tardive et étrange, au milieu du public et devant la scène éteinte, avec une chanson pastorale de baryton galant un peu poussiéreuse, mais conclue dans une intéressante sobriété.
Tout aussi gratinés, les rôles féminins font par gentille opposition la part belle aux voix. Au grand bonheur d'écouter le soprano fin et cristallin d'Armelle Marcq (Babet, amante déçue, soudain presque mangeuse d'hommes) !... Moins invitée à chanter seule, mais particulièrement brillante dans les ensembles, le mezzo Aline Quentin réussit en mariée perdue une composition assez extraordinaire, avec beaucoup d'humour. L'abattage des chanteurs et des musiciens est impressionnant dès la mention des farfadets, joyeux motif de déchaînement des forces de la farce et de la rêverie, ainsi dans un ravissant ensemble évoquant Offenbach, puis un superbe petit duo en préfigurant un autre, très célèbre, de Delibes, et enfin dans un quatuor merveilleux annonçant l'apparition du fantôme, et cette fascinante musique subliminale à sa suite, pleinement opératique.
Pour tant rire et s'amuser à ces frasques de jeunesse déjantées, le spectateur comblé saura aussi gré à la technique, par exemple à l’habile jeu de lumières, réglé avec précision, de Pascal Nawojski, aux maquillages et aux coiffures d’Isabelle Garcia – travail peut-être le plus créateur de la soirée –, ainsi qu’à la direction du chant par un éclaireur du lyrisme français, Pierre Girod. Souhaitons à cette réussite collective de vivre longtemps avec la belle saison, de resplendir à Paris pour l'été.

François Cavaillès