L'Elixir de jouvence

Opéra-comique en 1 acte, poème et musique d'Hervé

Grâce au truchement d’un élixir de jouvence, enfin, jeunesse sait et vieillesse peut ! Découvrez comment.


L'argument

Flavie surveille de près sa petite-fille Rose et elle s'est aperçu que cette dernière négligeait son amoureux Firmin au profit d'une sorte de Don Juan, le Comte Aymer.
La naïve jeune fille est prête à céder aux promesses de mariage du séducteur lorsque, sans trop y croire, Flavie saisit l'opportunité de boire l'élixir de jouvence que son vieil ami apprenti-alchimiste le Baron a oublié là. Recouvrant sa beauté de naguère, elle va se faire courtiser par le Comte alors que Rose, cachée derrière la porte, ne perd pas une miette de la scène.
L'infidèle dévoilé prend la fuite mais on découvre que l'élixir est aussi un poison. Flavie accepte son sort de bon cœur, dans une scène finale extrêmement touchante.
Le sacrifice involontaire de l'aïeule douche l'euphorie de la situation en même temps qu'il confère à l'artefact une valeur symbolique plus forte, transformant la baguette magique en peau de chagrin.

Les sources

Matériel d'orchestre, conducteur, livret : le vingtième siècle nous a légué tout ce qu'il faut pour créer enfin ce petit bijou. Les annotations portées sur le piano-chant manuscrit permettent d'imaginer qu'une audition de l’œuvre a été préparée avec des chanteurs, vraisemblablement en vue d'une exécution au piano. S'agissait-il d'une lecture privée pour favoriser l'acceptation par un théâtre ? Il semble qu'Hervé la propose au Casino des Arts de Lyon dès 1858. Il cherche ensuite à la faire jouer l'année suivante à l'Opéra-Comique, au prix de modifications importantes et assez maladroites, mais l'ouvrage est finalement refusé par le directeur Perrin. On a choisi ici de gommer le deus ex machina fantastique, parodique et burlesque, au profit d’une cohérence générique et stylistique plus en accord avec l’absence de machinerie théâtrale.

Analyse musicale

Ce simple acte compte deux romances parfaitement intégrées à l'action et qui, chantées dans un style impeccable, resteront gravées dans la mémoire des spectateurs ; un monumental duo d'amour en quatre motifs-mouvements entrecoupés de récits, digne des plus grands Auber ; un air bouffe démontrant ni plus ni moins que l'argent fait le bonheur ; un trio électrique du séducteur éconduit par deux furies. Le personnage de Flavie est particulièrement gâté puisqu'en sus des couplets de présentation caractéristique et assez comiques, il comporte un formidable air de la transformation, prétexte à la pyrotechnie vocale la plus délurée ainsi qu'à la recherche orchestrale qui n'est pas sans préfigurer de manière frappante Le Vol du bourdon de Rimski- Korsakov… L'ouverture pot-pourri, préparation efficace qui hiérarchise les idées musicales par avance, permet de mieux retenir les thèmes lorsqu'ils se présentent et de créer un sentiment de surprise ou de découverte à chaque morceau qui commence.

PG

  • Le 02/07/14
  • Ouvrage inédit (1856)
    Durée : 1h15 sans entracte
  • Direction musicale : Léo Warynski
    Direction d’acteur : Emmanuelle Cordoliani
    Direction du chant : Pierre Girod
    Pianiste accompagnatrice : Juliette Sabbah
    Gravure musicale : Boris Freulon
  • Les artistes lyriques

    RoseAlbane Carrère
    FlavieJeanne Crousaud
    Le BaronArnaud Marzorati
    FirminJean-François Novelli
    Le Comte AymerBenjamin Mayenobe
  • Les instrumentistes

    Violon soloSimon Milone | 1ers violonsThibaut Maudry - Damien Vergez - Clara Jaszczyszyn | 2nds violons David Bahon - Rebecca Gormezano | AltosHélène Barre - Julien Poirier | VioloncellesRenaud Malaury - Pablo Tognan | ContrebasseSylvain Courteix | FlûteCharlotte Bletton | HautboisDamien Fourchy | ClarinetteMathieu Franot | BassonBenjamin El Arbi | CorVirginie Resman | TrompetteJohann Nardeau | OphicléidePatrick Wibart | TromboneBenoît Coutris | Timbales et percussionsMatthieu Chardon
  • Voir la captation du concert à Caen sur Vimeo

Compte rendu de presse

L'Opérette n°172

août 2014

Désireuse d’innover afin de satisfaire la curiosité d’un public accru et connaisseur, Madame Sophie Roughol, directrice de l’association Viva Voce de Caen avait souhaité marquer le dixième anniversaire de son Festival en affichant une œuvre rare, voire inédite. Le choix s’est ainsi porté sur la création de L’Elixir « opéra-comique et fantastique » de Hervé, produite en version de concert par la Compagnie des Frivolités Parisiennes. La création a eu lieu le 2 juillet 2014. Notre numéro précédent (N°171) retrace l’histoire, la genèse et l’oubli durant plus d’un siècle de cet opéra-comique jamais représenté. Œuvre injustement sanctionnée par le destin - tout comme son auteur - pense-t-on obligatoirement en sortant de cette représentation !
On découvre en effet, au fil de cet acte unique de plus de 70 minutes, composé en 1858, un Hervé qui n’a rien à voir avec le compositeur connu pour ses intrigues insensées et sa musique remplie d’éclats de rire. On y retrouve cependant sa finesse de mélodies, ses détails orchestraux - notamment des bois - et une recherche vocale qui atteste de la patte d’un compositeur maître de son art. Mais ici, c’est bien autre chose. Non seulement Hervé signe - fait peu banal, à ce moment pour un opéra-comique - un livret en vers qui révèle son habileté à tourner l’alexandrin, mais il nous offre une partition écrite avec un lyrisme insoupçonné […].
La jolie ouverture entrelace les motifs de deux romances que l’on retrouvera au fil de l’acte. Tous les numéros seraient à citer : entre autres un magistral duo d’amour, un second duo, celui-là d’une facture comique - mais non bouffonne - prétendant que l’argent fait le bonheur... Mais ces points forts sont dépassés de loin par l’extraordinaire trio dans le contre-chant duquel s’esquisse et s’affirme une valse d’une parfaite élégance. Cet ensemble dévoile ici toute la science achevée du contrapuntiste Hervé. Léo Warynsky, qui dirige un orchestre constitué de plus d’une vingtaine d’instrumentistes, nous a fait savourer tout le relief, les modulations instrumentales et la sensibilité vocale que cette partition réclame : tâche que complique d’ailleurs la version de concert qui place le chef entre instrumentistes et chanteurs […].
Jeanne Crousaud a prêté, avec un talent subtil, son registre de soprano à Flavie : rôle pivot de l’intrigue, intéressant par sa personnalité de femme âgée puis de jeune fille permettant des romances charmantes dont l’une est savamment émaillée de périlleuses vocalises. Rose, a donné à Albane Carrère, la possibilité d’exploiter finement toutes les nuances de sa voix de mezzo-soprano pour ce rôle fait de délicatesse et d’émotion : tons donnés dès sa première aria, au début de l’acte. L’attachante voix de ténor de Jean-François Novelli, rôdée au genre baroque, a permis de souligner toute la tendresse amoureuse que lui demande son personnage de Firmin qu’il saupoudre de naïveté et de charme, tant dans la déclamation des vers que dans les deux airs que la partition attribue à son personnage. L’original Baron alchimiste fut incarné par Arnaud Marzorati. Dans ce rôle, également complexe, le baryton livre toute la truculence vocale du héros. Touchant en découvrant, au finale, le revers fatal de son élixir ; drôle en narrant ses trouvailles d’alchimiste, il est le seul protagoniste comique de l’intrigue... comique qui semblerait néanmoins fort réservé à côté d’un Duc d’En Face de L’Oeil crevé ou de tout autre héros des imbroglios habituels de Hervé ! Grâce à son registre de baryton d’une tonalité plus grave, Benjamin Mayanobe, a su exploiter à merveille le caractère vocal de ce Don Juan fourbe de Comte Aymer, notamment dans son long et fort beau duo avec Rose […].
A tous ces talents vocaux s’ajoutent ceux de comédiens que chacun a su mettre en exergue en « vivant » totalement le texte en vers et, grâce au savoir-faire d’Emmanuelle Cordoliani, offrir ainsi, par maints détails de jeu ou de costume, en donnant une approche plus animée de cet opéra-comique, gommé de l’aspect trop figé dont est souvent victime une version de concert […].

Dominique Ghesquière