Don César de Bazan

Opéra-comique en 4 actes de Jules Massenet sur un livret de Jules de Chantepie

Je m'appelle César, comte de Garofa ;
Mais le sort de folie en naissant me coiffa.


Résumé de l'intrigue

Don César, un Grand d’Espagne ruiné et viveur patenté, se bat en duel pour sauver Lazarille des griffes d’un capitaine cruel. Un édit royal ayant interdit les duels durant la Semaine Sainte, Don César est arrêté et condamné à mort par pendaison.

Dans la cellule de sa prison, il reçoit la visite de Don José de Santarém. Premier ministre du roi Charles II, Don José est secrètement épris de la Reine, laquelle lui refusera son amour tant que l’infidélité du roi ne sera pas prouvée. Charles II est bien amoureux de Maritana, une chanteuse des rues, mais ne peut l’approcher à cause de sa condition inférieure. Don José imagine donc de faire épouser Maritana par le condamné à mort avant son exécution, la faisant ainsi comtesse de Bazan. Sans expliquer son plan, il promet richesse et noblesse à Maritana d’une part, et offre à Don César d’éviter l’infamie de la corde ainsi que d’assurer la protection du jeune Lazarille. Le faux mariage puis le simulacre d’exécution ont lieu.

La veuve est amenée au palais San Fernando pour apprendre les bonnes manières et on l’assure que son mari sera bientôt de retour d’exil. Le Roi tente de se faire passer pour lui, mais Maritana lui dit qu’elle ne peut l’aimer. Le véritable Don César fait alors irruption : ayant réussi à déjouer le complot de Don José et à protéger l’honneur du couple royal, il est nommé gouverneur de Grenade par le roi et repart au bras de son épouse.

PG

Sauvé des flammes

La destinée de cet ouvrage entre sa composition et sa recréation aujourd'hui fut faite de rendez-vous manqués, malgré des qualités intrinsèques extraordinaires, à propos desquelles Camille Saint-Saëns écrivait en 1872 dans La Renaissance littéraire :
« M. Massenet a une merveilleuse organisation musicale. Il a le don de la mélodie, le sentiment du pittoresque, la vivacité du rythme; il a une façon à lui de traiter l'orchestre, qui le ferait reconnaître entre mille ; c'est un mélange de recherche raffinée et d'éclat violent, avec des douceurs exquises, qui rappelle certaines étoffes d'Orient, brodées et pailletées. Il réunit enfin tout ce qui peut séduire et charmer, en y joignant une prodigieuse facilité. […]
Pour revenir à Don César, c'est une partition légère, brillante, pimpante, écrite évidemment au courant de la plume et qui se laisse écouter sans fatigue. Il est bien entendu qu'elle n'a rien de commun avec les platitudes qui sont la coqueluche d'un certain public. M. Massenet semble avoir pris à tâche d'apprivoiser l'ogre de la critique ; il a soigneusement dissimulé son lyrisme et son tempérament de symphoniste, et ne nous a donné que la menue monnaie de son talent, laquelle est bien supérieure aux joyaux ciselés de la plupart de ses confrères. »

Vrai, Massenet fait preuve d'économie dans les moyens ; il compose néanmoins une série de perles que l'on peut à bon droit s'étonner de ne pas entendre plus souvent. Ainsi les caractères de chaque personnage, sombre, passionné, joyeux ou cocasse, sont-ils magistralement transcrits. De l'action, de la roublardise, de la sonorité pleine et emportée, voilà Don César de Bazan ! Son temps est enfin venu et toutes les conditions les plus miraculeuses sont réunies pour en donner une version magnifiée.

Parce que le matériel original a brulé dans l'incendie de la salle Favart en 1887, nous avons la chance de disposer d'un nouvelle mise au propre par l'auteur, faisant apparaître les coupures qu'il souhaitait. Le chant-piano de la première version ayant été gravé par Hartmann, nous pouvons envisager de réorchestrer les airs que Massenet avait composés pour son premier Lazarille - Célestine Galli-Marié, la fameuse créatrice de Carmen - manifestement plus talentueuse que la cantatrice de 1888. Nous avons reconstitué le conducteur à partir d'un matériel Heugel partiellement manuscrit utilisé en 1910-1911 pour trois représentations bordelaises. Sans doute la première instrumentation étati-elle plus légère, comme ent témoigne la distance stylistique perceptible entre les numéros ajoutés en 1888 dans le dernier acte avec certains morceaux datant de la première version ; en resserrant et en uniformisant l'effectif, nous comblons une partie de cet écart pour proposer un équilibre sonore le plus dynamique possible.

PG

Note d'intention

Don César de Bazan fut créé à l’Opéra-Comique en 1872, monté une fois ou deux par-ci par-là jusqu’aux années folles, avant d’être quasi oublié…
Quel plaisir et quelle excitation lorsqu’un grenier nous ouvre ses coffres anciens ! Comment ne pas trépigner à l’idée d’entendre une musique qui n’est aujourd’hui que partition, dont aucun enregistrement n’existe ? Quel enthousiasme et quel défi de nous savoir attendus presqu’autant qu’à la toute première représentation ! De savoir que la curiosité sera aiguisée comme jamais, puisque Jules Massenet est bel et bien un géant désormais.
C’est comme s’il nous était donné de plonger dans les abysses du rêve d’un endormi, d’y devenir acteur puis spectateur, sans la moindre inquiétude de contrarier ou bousculer ce sommeil. Don César de Bazan dort paisiblement, mais il a dormi trop souvent et depuis trop longtemps !

Plusieurs grandes lignes vont orienter la création de notre spectacle. Avant toute autre, celle du divertissement. Mais au sens premier. Il s’agit de nous détourner de nous-mêmes, de nous transporter ailleurs, de nous emporter s’il se peut. Un envol, voilà le premier défi… un envol.
La seconde guidera les précieux artistes que nous avons choisis vers l’abandon au chant, l’incarnat du jeu, et le don inconditionnel d’eux-mêmes au cœur du drame. Ces personnages sont entiers, comme de violents traits de peinture, et pourtant le fil du récit les rend multiples et complexes, adoucit certains, creuse d’autres. L’œuvre façonne avec insistance et minutie, comme le scalpel d’un chirurgien.
Don José, tel Méphistophélès, vient bousculer tout et tous, obsédé par son seul intérêt. Le diable, si utile et délicieux au théâtre, en marionnettiste amusé ou furieux, manipule nos héros à l’envi. La schizophrénie devient loi au cœur de cet ouvrage, aux tréfonds de ces créatures… Don César, Maritana, Lazarille et le roi d’Espagne composent un quatuor éperdu, où chacun en ses méandres intimes, inexorablement, court vers son dépouillement propre, vers l’âme qui vocifère sa soif d’authenticité.
Noblesse ne nait-elle que d’un titre ? En cette question la nacre de cet opéra… Don César de Bazan, comte de Garofa, en se répétant maintes fois « Qui suis-je ? », et en confiant son titre à une fille des rues, convoque la question de la noblesse, de l’exacte noblesse. En disparaissant, il reparait transfiguré ; en bravant la mort sans en mourir, il naît enfin comme il se le devait. Il se dépouille du comte pour susciter César ; il s’affranchit du titre pour embraser l’être. Son chant est ivresse du présent, qui elle-même est sceau de son unicité et de son libre-arbitre…

La scénographie et les costumes, inspirés en partie de la semaine sainte espagnole et ses fascinants cérémonials, mais aussi des garnachas, ces troupes théâtrales des tous premiers tréteaux d’Espagne que furent les corrales de comedias, vont nous transporter dans un univers où le trouble et les reflets jongleront ensemble. Sans pour autant vouloir dérouter le spectateur à tout prix, mais bien plutôt pour l’emporter, l’enivrer même s’il se peut. L’espace, par quelques modules, se transformera de scène en scène, appuyé par une création-lumières qui utilisera également des vidéoprojecteurs. De multiples images vont ainsi peindre ou vêtir les différents décors qui se succèderont.
Nous ne souhaitons pas donner une reproduction fidèle d’une Espagne de la fin du XVIIe siècle. Ce qui ne signifie pas non plus qu’elle ne nous inspirera en aucun cas. Mais nous souhaitons surtout utiliser à plein l’outil théâtral – un plateau où tous les subterfuges a fortiori les plus réels, poulies, masques, cintres et paravents, convoquent le public à l’imaginaire le plus débridé. Cette œuvre appartient aux planches, aux chants des artistes, qu’ils soient en scène ou dans la fosse, et aux artisans thaumaturges dans l’ombre qui d’une lampe font une comète. Et le public, intimement, individuellement, vient s’y lover le temps d’une représentation. C’est au théâtre, et à la magie que nous espérons de lui, que revient le pouvoir de nous déraciner du temps, et de nous prouver que cent-quatre-vingt minutes perdent parfois leur durée pour n’avoir aucun prix. Jules Massenet, par une musique bien souvent profonde et sans bavardages, est notre plus grand allié sur ce point. Quelle hâte est la nôtre d’offrir ce spectacle et cette musique !
Le théâtre, à chaque représentation nous l’espérons, sera la boîte crânienne enfiévrée, obscure, glacée, festive ou effervescente, de cet endormi, cet assoupi, cet évanoui, cet être sous hypnose qu’est Don César de Bazan…

Damien Bigourdan

  • Ouvrage créé le 30 novembre 1872 à l'Opéra-Comique (version 3 actes)
    Durée : 3h avec entracte
  • L'équipe artistique

    Direction musicale : Mathieu Romano
    Etudes musicales : Nicolas Chesneau
    Conseil musical : Pierre Girod
    Gravure musicale : Boris Freulon

    Mise en scène : Damien Bigourdan
    Assistanat à la mise en scène : Agathe Cemin
    Scénographie & costumes : Mathieu Crescence
    Fabrication des décors : atelier de l'Opéra de Reims
    Création lumière & vidéo : John Carroll
    Maquillage : Anthony Jagu
  • La distribution

    Charles II d'EspagneJérôme Billy
    Don César de BazanJean-Baptiste Dumora
    Don José de SantaremJean-Claude Saragosse
    Le CapitaineSévag Tachdjian
    MaritanaSabine Revault d'Allonnes
    LazarilleHéloïse Mas (ou Alicia Haté)
    CoryphéesAnne-Aurore Cochet, Guillaume Durand, Alicia Haté, Vivien Lacomme, Armelle Marq, Aline Quentin, Jean-Noël Teyssier (ou Anaïs Frager, Pierre Girod, Alan Picol, Mathilde Rossignol)
  • Les instrumentistes

    Violon soloSimon Milone | 1ers violonsThibaut Maudry - Vincent Brun - Clara Jaszczyszyn – Manon Philippe – Florian Holbe (ou Stéphanie Padel - Julien Poirier) | 2nds violonsDamien Vergez – David Bahon – Camille Fonteneau – Florian Perret – Elise Douylliez | AltosHélène Barre - Mathieu Bauchat - Marie Kuchinsky (ou Céline Tison) | VioloncellesFlorent Chevallier (solo) - Pablo Tognan - Michaël Tafforeau – Marlène Rivière | ContrebasseSylvain Courteix – Benjamin Hébert | FlûtesCharlotte Bletton (ou Boris Grelier) | HautboisDamien Fourchy | ClarinettesMathieu Franot | BassonBenjamin El Arbi | CorsCédric Muller - Nicolas Josa (ou Virginie Resman) | TrompetteAdrien Ramon (ou Célestin Guérin) | TromboneMarc Abry | Trombone basseVincent Radix | TimbalesPierre Michel | PercussionsCédric Barbier - Raphaël Leprêtre | HarpeChloé Ducray | OrguesPierre Girod
  • Du 28/02/16 au 07/11/16

Comptes rendus de presse

Opéra magazine

mai 2016, p. 61-62– « Ce visage de Massenet méritait bien d’être redécouvert »

La compagnie Les Frivolités Parisiennes (LFP) s’attache à faire revivre des titres oubliés. Ils ont déjà rendu hommage à Auber, Hervé, Grisar, Halévy, avec courage et non sans talent. Plus ambitieux, leur récent projet fait renaître Don César de Bazan. [...]
Pour faire renaître ces quatre actes, dont le matériel a brûlé dans l’incendie de l’Opéra-Comique, en 1887, il a fallu procéder à un travail d’orchestration à partir de différentes sources accessibles. Le résultat est suffisammentconcluant pour qu’on puisse espérer de futures reprises.
Jean-Baptiste Dumora incarne le rôle-titre avec un bagout irrésistible et une voix de baryton large et sonore. Quelques stridences mais une grâce touchante : Sabine Revault d’Allonnes est Maritana, la chanteuse des rues. Un aigu qui pourrait être mieux libéré n’empêche pas Jérôme Billy d’être un Charles II au timbre percutant. Héloïse Mas, mezzo aux couleurs veloutées, endosse avec aplomb le travesti de Lazarille. Et Jean-Claude Saragosse, en Don José, traître de mélodrame, a de la classe.
Tous apportent un soin extrême à l’élocution française et les dialogues parlés sont dits sans sonner faux. Un peu plus d’une trentaine de musiciens composent un orchestre dynamique, sous la direction vivante et équilibrée de Mathieu Romano. [...]
Ce visage de Massenet méritait bien d’être redécouvert et les conditions de son retour sont plus que satisfaisantes.

Michel Parouty

forumopera.com

13 mars 2016 – « Il surgit tout armé (ou presque) »

[L'auteur commence par rapporcher l'évènement de la recréation de La Jacquerie de Lalo au festival de RadioFrance]
Comment a-t-on pu ignorer aussi longtemps Don César de Bazan, où Massenet surgit à trente ans tout armé de son génie de compositeur ? Parce que c’est une œuvre « comique » ? Mais ce n’est pas la seule, comme le prouvent Panurge et même Grisélidis. Parce que la partition originale a péri dans l’incendie de la Salle Favart en 1887 ? Mais le compositeur s’est empressé de la réécrire et de la remanier, en ajoutant notamment un sublime duo pour deux voix de femmes au dernier acte. Il y avait donc urgence à entendre une partition qui, depuis près d’un siècle et demi, se réduisait à un numéro de trapèze volant pour colorature, arrangé bien après coup par Massenet d’après l’air le plus populaire de Don César, la « Sévillana » initialement conçue pour orchestre seul. Ce qu’ont permis de découvrir Les Frivolités Parisiennes, c’est finalement un ouvrage doté d’un livret fort bien troussé, dont les répliques font mouche (à moins que le texte en ait été réécrit, ce qui ne semble pas être le cas [Nota : il s'agissait en effet du livret original]), et pour lequel le jeune compositeur sut trouver l’inspiration idoine, quitte à ne pas sonner comme ce qu’il deviendrait ensuite : le duo du deuxième acte entre Don César et Don José ressemble ainsi franchement au meilleur Offenbach. Et bien sûr, en 1888, lorsqu’il transforma sa partition, Massenet n’avait plus rien d’un débutant puisqu’il venait d’écrire Manon et Werther. Don César de Bazan aurait donc toutes ses chances sur les scènes, si les directeurs de théâtre pouvaient se permettre de bousculer un peu le public en l’arrachant à la routine.
[…] Sabine Revault d’Allonnes s’est bien enrichie dans le médium depuis son disque Massenet d’il y a cinq ans, et les oreilles sont comblées par le timbre somptueux d’Héloïse Mas. Dirigé par Mathieu Romano, l’orchestre des Frivolités Parisiennes maîtrise désormais totalement le répertoire de l’opéra-comique français, et c’est un plaisir de l’entendre reprendre, en guise de bis, la fameuse Sévillana.
[…] Quant au spectacle, on se réjouit de voir que les Frivolités Parisiennes prennent aussi au sérieux la dimension scénique de leur action : sans atteindre la réussite éblouissante qu’était Le Balcon, Damien Bigourdan parvient à nous faire adhérer à cette histoire qui mélange La Favorite et Ruy Blas, en s’appuyant sur les talents de comédien des artistes réunis. La composante macabre de ses costumes étonne un peu, mais la mobilité des décors à la Pierre-André Weitz de Mathieu Crescence contribue à l’animation d’une production qui dépouille résolument l’œuvre de tout ce que son côté opéra-comique pourrait avoir de désuet.

Laurent Bury

concertclassic.com

13 mars 2016 – « Savoureuse redécouverte »

Une seule représentation parisienne dans le cours de la tournée du Don César de Bazan par les Frivolités Parisiennes, pas question de la manquer ! Comme pour le Guitarrero d’Halévy l’an dernier, le public a répondu très nombreux au rendez-vous du théâtre de la Porte Saint-Martin, mu par l’impatience de découvrir le deuxième ouvrage lyrique de Jules Massenet [...]. Une fois de plus la compagnie menée par Mathieu Franot et Benjamin El Arbi a visé juste en jetant son dévolu sur un ouvrage oublié - mais savoureux ô combien - dont la redécouverte se justifie pleinement.
Après l’Espagne d’Halévy, place à celle de Massenet avec un opéra-comique bâti sur un livret drôle et bien ficelé d’Adolphe d’Ennery et Jules Chantepie. Aidé par la scénographie futée de Mathieu Crescence – des éléments mobiles se prêtant à des assemblages et mouvements divers, effectués à vue -, Damien Bigourdan signe une mise scène vivante ; pas un instant d’ennui au cours des quatre actes d’un spectacle qui dure pourtant non loin de trois heures entracte compris.
[…] A la tête d’un orchestre d’une trentaine de musiciens, Mathieu Romano, plus connu comme fondateur et chef d’Aedes (l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur chœur de chambre français), manifeste de vraies affinités avec la partition ; direction allante, souriante, pleine de peps et d’humour, de lyrisme et de charme, toujours attentive au plateau. Dans le rôle-titre, Jean-Baptiste Dumora signe une incarnation pleine d’engagement et de relief, de l’abattement initial d’un Grand d’Espagne ruiné et condamné à mort jusqu’au rebondissement final (il est promu gouverneur de Grenade et désormais uni à la belle Maritana), face au Don José de Jean-Claude Saragosse qui compose un personnage aussi onctueusement comploteur et fourbe que nécessaire. Malgré quelques aigus tendus, Jérôme Billy emporte lui aussi la mise en Roi, tandis que le baryton basse Sevag Tachdjian (Le Capitaine) se distingue par sa sombre prestance et son riche timbre. Côté dames, impossible de résister à la vibrante Maritana de Sabine Revault d’Allonnes, pas plus qu’au frais et touchant Lazarille d’Héloïse Mas. Parties de chœur fort bien tenues par des lauréats des Paris Frivoles.

Alain Cochard

Télérama

30 mars 2016 – « fff »

Succulente découverte que cet opéra-comique de Jules Massenet, créé en 1872 et ressuscité à Saint-Dizier, puis à Paris, par la bien inspirée compagnie Les Frivolités Parisiennes !
[…] Le comédien et chanteur Damien Bigourdan le met en scène dans l'esprit d'un théâtre de tréteaux, projetant couleurs et motifs sur des panneaux mobiles. Cette modestie (relevée par les costumes de Mathieu Crescence) laisse tout l'honneur aux chanteurs.
En tête d'une distribution où personne ne démérite, le baryton Jean-Baptiste Dumora compose un don César aussi pittoresque qu'attachant, et la mezzo-soprano Héloïse Mas, dans un rôle qui rappelle celui des pages mozartiens, incarne un irrésistible Lazarille.
Pleine de vitalité et d'invention, la délicieuse partition de Massenent prend également vie grâce au choeur et aux trente instrumentistes qui, sous la direction tenue et pleine d'allant de Mathieu Romano, s'amusent et se surpassent.

Sophie Bourdais

La Croix

17 avril 2016 – « Sganarelle et César, héros malgré eux »

[Le début de l'article rend compte de la production du Médecin malgré lui de Gounod au Grand Théâtre de Genève]
Confier au jeune chef Mathieu Romano la baguette de Don César de Bazan était une riche idée. Tout en fluidité et élégance, il tire le meilleur du petit mais délié effectif orchestral comme des voix, inégales il est vrai, mais généreuses et engagées.
Ainsi du Don César de Jean-Baptiste Dumora qui passe avec conviction du rire à l’émotion et de la truculence alcoolisée à la grandeur d’âme. Déjouant les intrigues d’un infâme courtisan, il gagne le coeur de la belle Maritana et la tendresse filiale du jeune Lazarille, incarné par Héloïse Mas, profondément touchante. […]

Emmanuelle Giuliani

anaclase.com

13 mars 2016 – « Chroniques »

Il est toujours bon de saluer les initiatives qui démentent la réputation de l'opéra comme un art aux budgets obèses. À cet égard, celle des Frivolités Parisiennes, qui ressortent des bibliothèques des ouvrages mésestimés, mérite l'attention.
[...] Opus de jeunesse du père de Manon et Thaïs, à un âge où d'autres se sont déjà déclarés sur la tribune du génie, la la partition (créée à l’Opéra-Comique en 1872) dormait depuis des décennies sur les étagères, sans doute handicapée par la diversité des sources, autant que par l'ombre des œuvres inscrites au répertoire. L'inspiration s'articule autour de quelques motifs et formules mélodiques reconnaissables que d'aucuns bouderont pour leur récurrence facile. À l'évidence, le destin de Don César et les intrigues de la cour d'Espagne s'affranchissent de la pompe comme de la complexité dramatique, au profit de rebondissements efficaces qui, ne négligeant pas la couleur comique, s'accommodent d'un canevas musical sans ambages où les séquences parlées ne sont pas avares.
Dans une esthétique de tréteaux qui sait tirer parti des contraintes de la scène et des ressources d'un dispositif unique, Damien Bigourdan ne s'embarrasse pas de reconstitution historique et assume la bonhomie du divertissement dominical autant que l'équilibre particulier de l'œuvre, passablement étrangère aux enrobages. Les costumes contemporains de Mathieu Crescence sollicitent vraisemblablement le second degré, sans que les blouses de carabin s'élucident sans ambiguïté. Le travail d'éclairage de John Carroll ne contredira pas la conception d'ensemble.
Dominant sensiblement le plateau de son soprano charnu, Sabine Revault d'Allonnes affirme d'évidentes ressources et habite sa Maritana de nuances expressives, soutenant une incarnation d'une intéressante intensité. Dans le rôle-titre, Jean-Baptiste Dumora fait preuve d'un certain à-propos théâtral, privilégiant souvent le texte. Jérôme Billy inscrit le Roi dans les limites d'un instrument aux aigus contraints, tandis que Jean-Claude Saragosse assume le baume comploteur de Don José. Le Lazarille léger, sinon frêle, campé par Héloïse Mas ne manque pas d'attrait, quand Sevag Tachdjian possède la solide stature du Capitaine.
À la tête de l'Orchestre des Frivolités Parisiennes (une trentaine d’instrumentistes), la direction de Mathieu Romano, au diapason d'un chœur réduit à sept solistes, ne s'encombre pas de l'épaisseur lyrique défendue parfois à l'excès par des structures autrement plus dispendieuses, qu'on ne peut juger qu'à l'aune des obligations de réussite : le risque et la redécouverte n'ont pas vocation à être côtés en bourse – la compagnie nomade en témoigne.

Gilles Charlassier

L'avant-scène opéra

29 avril 2016 – « En direct de Reims »

L’éditeur ayant mis la clef sous la porte, nul ne pourrait dire quand et où le second ouvrage lyrique de Massenet, créé à l’Opéra-Comique le 30 novembre 1872, a été exécuté pour la dernière fois. Du moins peut-on mesurer (grâce à la coproduction très remarquable de la Compagnie Les Frivolités Parisiennes, du Théâtre de Saint-Dizier et de l’Opéra de Reims) les qualités de ce coup d’essai : ce que Massenet en gardera — l’efficacité dramatique, la lisibilité, l’économie — et ce qu’il perfectionnera : des mélodies ou des motifs qui se gravent davantage dans la mémoire, des atmosphères, des climats auxquels on n’échappe pas, autant dire le « style Massenet » déjà si manifeste pourtant dans l’oratorio contemporain Marie-Magdeleine.
Il est vrai que Massenet n’avait pas choisi le sujet : il avait saisi l’occasion longuement attendue de remonter sur les planches. Car, en dépit de l’accueil favorable réservé aux 17 représentations de La Grand-Tante, à l’Opéra-Comique en 1867 (un lever de rideau écrit au retour du séjour à la Villa Médicis), les portes des théâtres parisiens lui restaient fermées. Aussi quand le directeur de l’Opéra-Comique s’adressa à lui pour palier la défection de Duprato (jeune prix de Rome à qui avait échu le livret de Don César de Bazan), Massenet releva le défi. En quelques semaines il composa une douzaine de numéros individuels bien caractérisés et aussi différents que possible (cavatine, ariette, romance, couplets chanson, mélodie, berceuse, ballade, madrigal, grand air, etc.), un duo bouffe vraiment drôle (« Me marier ? »), un duettino, un grand duo dramatique, un trio un quatuor, deux chœurs et trois finales. L’ouverture, le mélodrame et les trois entractes (dont la célèbre Sevillana) furent sans doute écrits en dernier lieu et l’orchestration menée bon train pendant les études de l’ouvrage.
[...]
La partition d’orchestre – restée inédite – ayant disparu dans l’incendie de l’Opéra-Comique en mai 1887, Massenet la reconstitua en vue d’une reprise à Genève en janvier 1888. Il en profita pour retoucher l’ouvrage, peut-être en collaboration avec les librettistes. Il le dota d’indications métronomiques, modifia la fin de l’ouverture et ajouta, au début de l’acte III, un divertissement dansé qui emprunte l’Air de ballet des Scènes pittoresques (adapté, indépendamment, en mélodie sous le titre Nuit d’Espagne). Il substitua à l’encombrante Scène des juges la lecture, plus efficace, de l’arrêt de mort en mélodrame ; le duettino entre le Roi et Lazarille céda la place à un duo entre le Roi et Don César (« Qui je suis »), sur des paroles empruntées au dialogue parlé ; l’ariette de Lazarille (« Je suis presqu’enfant ») disparut au profit d’un capiteux duo nocturne (soprano et mezzo) dont la maturité frappe l’attention ; il supprima un air du Roi… qui pouvait l’être sans dommages ; enfin il resserra et expurgea d’un passage « grand opéra » le duo où Don César et Maritana s’affrontent avant de tomber dans les bras l’un de l’autre, esquisse évidente du duo de Saint-Sulpice.

Pour cette recréation, le choix de la version de 1872 a prévalu : suppression du ballet et rétablissement du duettino entre le Roi et Lazarille ainsi que de l’air du Roi, réorchestrés (puisque l’original a brûlé) avec soin ; en revanche le duo nocturne de 1887 a été retenu. Les dialogues ont été resserrés sans en altérer le style. La légère réduction de l’effectif orchestral (35 musiciens) a nécessité quelques aménagements discrets. Mais les jeunes musiciens réunis par Benjamin El Arbi et Mathieu Franot jouent avec un ensemble si remarquable, un tel souci des nuances, des couleurs et du phrasé, stimulés de surcroît par la direction souple et vive de Mathieu Romano, que l’absence d’un second hautbois ou d’un troisième trombone relève du détail.
La distribution ne promet pas de voix de l’envergure de celles qui assurèrent la création, mais d’excellents sujets que l’on comprend parfaitement quand ils chantent et qui jouent « juste » dans les scènes parlées. Jean-Baptiste Dumora possède cette présence remarquable que réclame le personnage de Don César mais, victime d’une laryngite lors de la représentation rémoise, il ne s’est pas aventurés dans les vocalises. Jérôme Billy (le Roi) et Jean-Claude Sarragosse (Don José), moins exposés, ont tiré de leur voix tout ce qu’il fallait pour être convaincants. Sabine Revault d’Allonnes, voix ronde et claire qui brûle les planches en Maritana et Héloïse Mas (Lazarille) garçonne au timbre profond, qui les fait craquer, ont laissé, avec leur duo nocturne, le souvenir musical le plus durable de la soirée. Est-ce à dire que la mise en scène et la direction d’acteurs efficace de Damien Bigourdan, fidèles à l’esprit du livret, tout comme les décors mobiles, symboliques ou pratiques de Mathieu Crescence (qui a aussi conçu les costumes) s’effaceront plus vite de la mémoire ? Dans le détail sans doute, mais on n’oubliera pas l’essentiel : tout au service de l’œuvre, ils lui ont laissé la parole. Cette leçon vaut bien un hommage, sans doute.

Gérard Condé